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Façon de voir
Par Newton Ahmed Barry

En dictature,
le seul homme fort, c'est le dictateur !

Nous sommes dans une démocratie dirigée par la dictature. Au Congrès pour la démocratie et le Progrès (CDP), la parole n'est pas un délit, sauf si on s'en sert. La parole n'est pas un délit. C'est la parole libre qui l'est. La dictature exècre la parole libre, c'est pourquoi elle institue la censure, pour que tout ce qui est dit (librement) ait été au préalable autorisé. Le grand parti qui veille sur notre démocratie vient de montrer coup sur coup, avec les "refondateurs" et avec Salif Diallo, que la parole libre est un crime. Les "refondateurs" sont coupables d'avoir lavé "le linge sale de la famille au pressing public". Même quand il est impossible d'avoir accès au "pressing familial". Salif Diallo a commis un délit d'opinion "en ayant une opinion en dehors du parti". Curieux pour un vice-président chargé de l'orientation politique du parti. Pour orienter les autres, ne faut-il pas avoir justement une fécondité d'esprit au dessus de la moyenne ? Au CDP, les textes sont contre cela. C'est pas au Burkina Faso que Jospin aurait eu "son droit d'inventaire". Mais en réalité, il semble qu'au CDP, non seulement le droit d'avoir des opinions est interdit, mais certaines opinions sont carrément criminalisées (Statut : article 13, du Devoir du militant). Salif Diallo est tombé sous le coup de cette fatwa. Selon des informations concordantes, avant de donner son interview, il aurait auparavant tenté en vain de faire endosser son opinion par son parti. En mai 2009, il fait un voyage à Ouagadougou et rencontre le président du parti pour lui faire part de ses réflexions en espérant que le parti s'en saisisse et l'inscrive comme préoccupation à son congrès de juillet. Roch Marc Christian Kaboré le somme pour ainsi dire de rejoindre son ambassade et d'oublier très vite "ces idées subversives". Salif Diallo s'en retourne à son poste, mais n'en démord pas. Puis il se rend compte que ces camarades ne le suivront pas et décide d'endosser ses opinions au risque d'effrayer les deux autres camarades de la direction du parti, avec qui il résiste depuis maintenant quelques années, au processus de liquidation du CDP et de son absorption par les "amis" de Blaise Compaoré réunis au sein de la FEDAP/BC. Pour avoir ouvertement joué le bouclier en faveur de Roch et Simon, alors qu'ils étaient en réelle difficulté, Salif Diallo espérait, à défaut d'approbation, une neutralité bienveillante de leur part. Il a oublié une chose fondamentale, c'est qu'ils sont très peu, au CDP, qui peuvent affronter la colère de Blaise Compaoré. Alors quand son interview est parue dans L'Observateur Paalga, avec la mention "risque de patrimonialisation du pouvoir", le sang de Blaise Compaoré a fait un tour et par les relais habituels de transmission des injonctions du chef, Roch et Simon ont été sommés de clarifier leur position. Ils pensent alors qu'une demande d'explication au "fautif" suffirait. Elle est adressée au camarade Salif Diallo dès le lendemain de la parution de l'interview, le 9 juillet. Insuffisant, fulmine qui de droit. Roch et Simon décident alors de faire auditionner le camarade Salif par la commission de contrôle, la structure du parti en charge des "conflits", le 15 juillet, dès qu'il a regagné le Burkina.
"Vous n'y êtes pas du tout", leur fait-on savoir sèchement. Et les injonctions se font bien précises et claires : "On vous demande de vous déterminer et de le faire savoir". La suspension est alors prononcée contre l'indiscipliné (article 39 des Statuts du CDP) le 16 juillet. Dernier acte pour montrer la démarcation. Une motion de soutien au président du Faso pour nier "la patrimonialisation du pouvoir" et une conférence de presse, avec l'effigie de Blaise en arrière fond, pour bien "charger le camarade déchu" comme au temps des Comité de défense de la révolution (CDR).
A ce prix, Roch et Simon ont gagné le droit de continuer à présider le parti. Mais le prix à payer a été trop lourd pour ne pas laisser échapper quelques soupirs comme celui de Simon Compaoré: "ça va contraindre les gens à être humble". Autrement dit, la sanction que nous avons prise contre Salif Diallo vaut encore plus pour nous-mêmes. Au CDP, il n'y a pas de grand. Disons qu'il n'y a qu'un seul grand, Blaise Compaoré. Si vous allez sur WIKIPEDIA, un site web encyclopédique, vous lirez ceci : "Le CDP n'a pas de ligne politique. Il est au service de Blaise Compaoré". Avec cette suspension, Salif Diallo est, en quelque sorte, dédouané des "coups tordus" qu'il a assénés aux adversaires et aux camarades. C'est devenu plus clair que rien ne se fait au CDP et au gouvernement sans l'aval de Blaise Compaoré. Avec son aval, même les "gros doudous" se transforment en tigres. Roch Marc Christian Kaboré nous a montré un visage inhabituel. Le rondouillard s'est mué en bûcheron politique pour "tronçonner" sans état d'âme "le chêne" tombé. Il y est allé avec le zèle du nouveau converti. Au CDP, les bourreaux se suivent avec la même dévotion, en attendant d'y passer aussi un jour. En dictature, la seule chose vraie, c'est que le seul homme fort, c'est le dictateur lui-même. Les autres jouent le rôle qu'on leur assigne et s'en vont. Gare à celui qui s'oublie. Même quand on pense avoir gagné "le droit de considération" pour bons et loyaux services rendus au chef. Voilà comment fonctionne notre démocratie. Les avertissements n'en feront rien. Le responsable du rapport MAEP sur le Burkina Faso a eu le courage et le mérite de dire au président Blaise Compaoré que sa démocratie là, "c'était du vide". Mais les oreilles du président sont reconfigurées pour ne plus entendre de pareilles jérémiades. C'est comme avec le téléphone portable, la technologie nous permet aujourd'hui de bannir des numéros dont on ne veut pas qu'ils nous appellent.



© L'Evénement - Déc. 2001
Concept. & Réalisation: A. Diallo
Date de mise en ligne: 31 juillet 2009