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Façon de voir
Par Newton Ahmed Barry

L'affaire Total est à prendre
au sérieux !

La crise à Total Burkina est une illustration de la dégradation continue des conditions de travail dans notre pays et de la déliquescence des organisations des travailleurs. L'affaire dite Totale est la suite d'une série qui a été orchestrée par l'Etat lui-même pour instituer la précarisation du Travail dans notre pays. Le plus gros employeur dans notre pays reste quand même l'Etat. Il est aussi le garant du respect des lois sur le travail. Or ces dernières années, il a entrepris une thatcherisation du monde du travail sans que les syndicats n'aient eu la clairvoyance nécessaire pour y s'opposer.
Le processus est allé insidieusement en s'affermissant avec le dessein de faire du Burkina Faso une sorte de " paradis du travail " qui attirerait des entreprises avec une main d'œuvre réputée travailleuse et à présent précarisée à souhait. Il fallait dans cette entreprise que le principal employeur donne l'exemple. L'Etat s'y est mis donc progressivement à disloquer le monde du travail. D'abord par les lois. Le nouveau code du Travail est l'instrument parfait de cette dislocation des instruments juridiques de protection du travail. C'est un code ultra libéral qui donne la toute puissance aux entreprises et réduit les structures d'encadrement des droits du travail dans une situation consultative. Le patron d'une entreprise demande l'avis de l'inspecteur du Travail qui ne le lie aucunement quand il ne va pas dans le sens souhaité. Ce fut le cas par exemple dans le conflit social à Air Burkina. Le Directeur général avait voulu appliquer par anticipation une disposition issue de la nouvelle loi sur le travail pour sanctionner un fait de grève qui s'est déroulé sous l'empire d'une autre loi. L'inspecteur du travail lui a dit clairement qu'il ne pouvait pas se prévaloir de cette loi qui n'était pas encore en vigueur. Le Directeur général est passé outre. Il a juré qu'il ne reviendra pas sur sa décision. Il en a été ainsi.
Depuis lors, les exemples se sont multipliés, avec l'Etat lui-même dans les premiers rôles. Ces derniers temps, comme nous l'avons régulièrement expliqué dans ces colonnes, le gouvernement est devenu le prédateur des travailleurs en ne respectant aucune loi sur le fonctionnement de l'administration publique. Une grève est toujours l'occasion d'un licenciement massif. Aucune décision de justice ne rétablit les victimes dans leur droit. Les fonctionnaires du ministère des Affaires étrangères sont allés en justice. Aucune décision judiciaire qui leur est favorable n'a été appliquée.
Dans un climat pareil, les autres patrons du pays ne vont pas se gêner. Si l'Etat lui-même ne se sent pas concerné par les décisions de sa justice, il ne faut pas le demander aux autres. Parce que c'est justement l'Etat le garant des lois et règlements du pays. Le président du Faso, faut-il le rappeler, prête serment de " respecter et de faire respecter les lois du Burkina Faso ". Alors si en Conseil des ministres, lui-même fait la nique à la loi, les autres devraient-ils se gêner ?
Ce qui se passe à Total est donc la suite de cette logique d'instauration d'une libéralisation sauvage où seul l'argent doit être protégé. Le travail n'a aucune valeur. Le travailleur est un facteur de production qui ne devrait pas grever le rendement global de l'entreprise. Il faut dans ces conditions dépouiller au maximum les droits du travail. Moins de droits et beaucoup de " flexibilités" dans les conditions de recrutement et de licenciement.
Le problème dans notre cas, c'est que la mise en vigueur d'un tel dispositif contre le travail survient dans un environnement peu structuré, pas de protection sociale pour les individus et dans la déliquescence des administrations exposées à la corruption. Les entreprises qui sont suffisamment riches peuvent s'acheter les inspecteurs du Travail et les juges. On a vu au niveau du tribunal de première instance de Ouagadougou, comment certains présidents ont prévariqué dans les conflits sociaux.
Le gouvernement actuel a fait donc un choix périlleux en matière de travail. Il n'est pas certain qu'il fasse du Burkina, un dragon du travail et en même temps il expose le peu de travailleurs du secteur formel à la précarité. Cela devrait malheureusement aggraver l'indigence dans le pays. Un travailleur burkinabè, peu importe son revenu, supplée l'Etat dans la prise en charge social d'autres compatriotes. Avant d'atteindre le boom (hypothétique) du travail espéré par les lois ultra libérales, il serait sage de protéger certains acquis pour éviter l'explosion sociale.






 

© L'Evénement - Déc. 2001
Concept. & Réalisation: A. Diallo
Date de mise en ligne: 16 mai 2009