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Façon de voir
Par Newton Ahmed Barry

Cette communauté de nulle part


Les années se suivent et se ressemblent au Burkina Faso. Entre décembre et avril de chaque année, la méningite fait son round macabre, emportant bon an, mal an ses milliers de vies. Puis vient l'hivernage (mai à septembre) avec ses incompressibles conflits agriculteurs et éleveurs qui laissent aussi des macchabées. Mais contrairement à la méningite qui est "démocratique ", le conflit agriculteur/éleveurs est lui bien partial. Une seule communauté paye le plus lourd tribut à ce fléau. Pour un agriculteur mort, trois peulhs, au moins, sont mis à mort et des centaines de bétail sacrifié. Il n'est pas question pour nous de faire, dans ces lignes, une indignation sélective devant les morts. Aucune mort n'est acceptable ni justifiable. Il faut cependant, reconnaître froidement, que sur la bourse des vies, celle d'un Peulh vaut peu de chose. Qu'il est excessif ? Diront les bonnes âmes. C'est possible. Etant moi-même de la communauté, c'est possible que je n'aie pas de recul. Mais comment ne pas le penser une fois de plus devant ce qui vient de se produire à Gaoua ?
Depuis le 28 mai, après une malheureuse altercation qui a abouti hélas, à la mort d'un agriculteur, le regretté Sognaté Kodjo Palé, officiellement huit Peulh ont été mis à mort. Le frère du défunt, pour calmer sa douleur, s'est payé deux Peulhs, parce que pour lui " "Je n'ai pas cherché à savoir si ce sont eux ou pas qui ont tué mon frère. Pour moi, Peulh, c'est Peulh."
Ensuite de l'administration. Alors que le lendemain, le Peulh qui a tué l'agriculteur a été conduit aux forces de l'ordre et embastillé, le frère de l'agriculteur qui s'est tapé deux Peulhs et qui a fait avertir les autorités de son crime n'a pas été immédiatement arrêté. Les autorités policières expliquent qu'elles n'ont pas voulu l'arrêter immédiatement parce qu'"Il était nécessaire d'aller avec un peu de tact afin d'éviter un embrasement". Il sera arrêté finalement 12 jours après et l'embrasement non souhaité s'est quand même produit. Cette situation rappelle étrangement ce qui s'est passé l'année dernière à Gogo, dans la région de Manga. Là aussi, les autorités n'ont pas voulu "un embrasement". Elles n'ont pas cherché à inquiéter les hordes irresponsables qui ont tué les Peulhs dont ils disaient ne plus vouloir voir dans leur contrée.
Comme à Gogo l'année dernière, une mission gouvernementale pudibonde est allée à la rencontre des rescapés accueillis par la commune de Bouroum-bouroum. Elle avait les mains chargées de futiles présents. Elle est allée prêcher l'évangile de la cohabitation pacifique, à des âmes bien en peine. Au retour, le Conseil des ministres qui a suivi n'a pas jugé bon en piper mot. Le gouvernement était très heureux de la victoire des Etalons à Tunis, il n'allait pas gâcher une telle joie par quelques cadavres de Peulhs. Les victoires des Etalons sont tellement rares, alors que de l'autre côté, c'est chaque année à la même date immanquablement.
Le problème dans notre pays, et il faut en convenir, c'est le foncier qui fonde la citoyenneté. Les Peulhs pour des raisons professionnelles et culturelles n'ont pas eu d'ancêtres propriétaires fonciers, sauf dans des cas rares comme au Jelgooji (province du Soum) et au Liptaako (province du Seno). Dès lors, ce sont des Burkinabè de nulle part. Même ceux qui finissent par s'installer quelque part sur le territoire restent d'éternels étrangers, chassables à tout moment.
A Baleré, dans le Gourma, les familles des Peulhs réprimés et obligées de quitter le village s'y étaient installées depuis des décennies. Certains d'entre elles s'étaient même tellement bien intégrées, qu'elles parlaient mieux la langue des autochtones que le fulfuldé. C'est la même situation à Perkoura, dans la région de Gaoua. Les deux Peulhs tués en repressailles, par le frère éploré de l'agriculteur, appartenaient à une famille qui vivait en bonne intelligence avec le défunt. Ils se rendaient mutuellement service, explique un rescapé de la famille. Le regretté Sognaté Kodjo Palé, "nous empruntait parfois des bœufs pour sarcler son champs….(Lire Rixe mortel et représailles sanglantes de Ramata Soré page 14 et 15).
Et pourtant, la RAF (Réforme agraire et foncière) dispose depuis 1985 que la terre est propriété de l'Etat. La nouvelle réforme sur le foncier rural ne reconnaît pas le droit "des premiers occupants sur le foncier". Et pourtant, c'est tout le contraire qui continue de prévaloir sur le terrain. Les CVD (Comité villageois de développement) mis en place pour gérer le foncier rural ne comportent pas, pour la majorité d'entre eux, de membres de la communauté des éleveurs peulhs, même quand ils sont présents dans le village.
Le nom générique de conflit agriculteurs-éleveurs est de plus en plus impropre. Car les Peulhs ne sont plus les seuls éleveurs du pays. Or les autres éleveurs ne sont pas touchés par le conflit. Sauf ignorance de notre part. Il faut commencer à affronter ce problème avec plus de responsabilité. La fausse pudibonderie qui entoure le sujet conduira à un véritable génocide. A Gaoua, les tueries continuent. Alors que nous écrivions ces lignes, le 7 juin, nous avions appris de sources crédibles que des femmes étaient tuées dans la zone. La dizaine de tués a été franchie.





 






© L'Evénement - Déc. 2001
Concept. & Réalisation: A. Diallo
Date de mise en ligne:15 juin 2008