Une honteuse
complicité
La justice burkinabè vient de décider
d'un non-lieu sur la personne de Marcel Kafando, l'unique inculpé
dans le dossier Norbert Zongo. Le but de la manoeuvre est clair
: débarrasser le parquet d'un dossier qui souille l'image
de la justice. Peu importe si le problème est mal résolu,
l'essentiel consiste ici à sauver les formes. On ne peut
plus dire que le dossier n'avance pas. Après une longue
stagnation, il a en effet, pour les besoins de la cause, connu
en cette période hivernale, une brusque accélération,
qui a conduit droit à son classement pur et simple. Les
contorsions embarrassées des juges ne peuvent pas masquer
la véritable intention qui est d'enterrer le dossier.
Après avoir envoyé le dossier dans le trou, il
ne faut pas compter sur eux pour le sortir de là, surtout
que l'initiative de la poursuite leur appartient.
On tente de masquer la forfaiture en s'abritant derrière
les dernières déclarations de Racine Yaméogo,
seul témoin à charge de l'affaire. Au-delà
des propos du témoin, il y a que le juge d'instruction
s'est forgé une intime conviction durant une enquête
menée huit années durant (il a été
constitué le 31 décembre 1998). Au cours de l'enquête,
le juge d'instruction a entendu des informateurs issus des rangs
de l'armée qui ont accepté de parler sous le couvert
de l'anonymat ; ses efforts pour enquêter dans les dépôts
d'armes à l'intérieur des casernes sont restés
infructueux ; diverses manuvres de la part de la hiérarchie
militaire l'ont empêché d'entendre et de recueillir
des témoignages fiables auprès d'éléments
militaires. Et puis, à bien voir, Racine Yaméogo
ne s'est pas dédit en affirmant qu'avec l'effet du temps,
il ne pouvait plus être aussi catégorique qu'au
cours de sa confrontation précédente. Justement,
le temps comme alibi aurait dû crédibiliser sa
déclaration antérieure qui par contre n'était
pas favorable à Marcel. Ce sont là, autant de
choses qui forgent une intime conviction et qui auraient pu
conforter le juge d'instruction, si tant est qu'il avait la
volonté de continuer l'information.
Mais comme on le devine aisément, la volonté du
Pouvoir politique était d'arrêter les choses et
les juges ont suivi. C'est un dur coup pour l'indépendance
de la justice, qui après avoir fait l'expérience
de l'impossibilité de travailler, a fini par jeter l'éponge.
Si on les comprend, on regrettera cependant la manière,
car le non-lieu dans une affaire qui ne comporte aucun mystère
pour les Burkinabè traduit une honteuse complicité
entre le politique et le judiciaire.
Après tout, ce dénouement n'est qu'une demi-surprise
pour qui observe le cours des événements. Au lendemain
de l'autodafé, acculé par la rue, le Pouvoir avait
dû concéder la Commission d'Enquête Indépendante
et bien d'autres choses, en échange d'une accalmie sur
le front social. On se souviendra que l'arrestation et la détention
de Marcel et ses hommes ainsi que les premières inculpations
dans le dossier David Ouédraogo ont été
présentées comme des gages de la bonne volonté
du Pouvoir, et non le signe d'une quelconque indépendance
de la Justice. Dans la même logique, la dernière
décision de justice procède du même géniteur
qui juge enfin le moment propice pour faire place nette. En
effet, il y a longtemps que le Collectif contre l'impunité
a cessé de faire rêver, et l'unité de l'opposition
politique a volé en éclats, ce dont le Pouvoir
s'est empressé de prendre acte en procédant à
une remise en cause progressive d'importants acquis politiques
et sociaux. La réélection triomphale de Blaise
Compaoré, et le raz de marée de son parti aux
récentes municipales ont chassé les derniers scrupules
et ouvert la voie à une nouvelle ère de gouvernance
que l'on souhaite tranquille. Avec le dossier Norbert Zongo
classé sans suite probable, c'est la fin espérée
des interpellations internationales. Marcel et ses commanditaires
auront finalement triomphé. C'est en connaissance de
cause que de sa cellule, il adressait ces mots au chef de l'Etat
dans une correspondance datée du 26 juin 1999: "
Quelle qu'en soit la situation, nous sommes avec vous et demeurerons
toujours avec vous
les mossis disent que ce n'est pas
en mangeant la chair d'autrui qu'on peut prouver qu'on l'aime.
Nous n'ignorons pas les efforts que vous multipliez pour que
notre chère patrie retrouve la paix politique et sociale
J'ai reçu la visite de mon père, qui m'a répété
la même chose ce matin et qui a beaucoup insisté
que même si je dois quitter ce monde à cause de
ce problème, de garder et mériter toujours la
confiance que vous avez placée en moi." Eloquent,
n'est-ce pas ? On comprend donc pourquoi durant les huit ans,
l'homme est resté constant dans ses dénégations.
Comparaison n'est pas raison certes, mais Jean Racine Yaméogo
n'avait pas de tels arrières. Cela tout le monde peut
le comprendre, y compris le juge Wenceslas qui aurait beaucoup
gagné devant l'histoire tout au moins, en négociant
une sortie plus honorable