"Apatrides"
nous le
sommes tous !
Pour n'être pas exceptionnel, l'événement
est assez important pour mériter qu'on y revienne. Les
faits ont certes déjà été abondamment
traités par les confrères, mais il s'agit d'une
question de principe touchant le domaine des libertés
fondamentales, et en la matière, la prise de parole publique
est éminemment un devoir citoyen. Au-delà de la
charge particulièrement brutale dont les manifestants
de Rood Woko ont été l'objet de la part des forces
de l'ordre, c'est le sort des libertés qui est ainsi
gravement compromis. L'interdiction formelle de la manifestation
sur laquelle s'appuient les donneurs d'ordre n'élude
pas la question de fond : en quoi le meeting des commerçants
menaçait-il l'ordre et la sécurité publics
? Le simple fait de s'être prévalu de ses prérogatives
fonctionnelles en requérant la force publique suffit-il
à justifier toute décision du maire de Ouagadougou
?
Ce sont des organisations dûment reconnues, animées
par des responsables dont certains semble-t-il, sont des inconditionnels
du maire qui ont déposé sur la table de ce dernier
la demande d'autorisation de se rencontrer. Les formes ont donc
été respectées. Si le souci avait été
d'éviter des débordements, il aurait suffi de
prévoir un dispositif suffisamment dissuasif, comme savent
bien le faire les hommes traditionnellement commis à
cette tâche. Mais, on a préféré faire
le choix de la fuite en avant pour ne pas avoir à répondre
aux questions de fond. En effet, depuis l'incendie de Rood Woko,
les commerçants, dans leur grande majorité, ne
se retrouvent plus. Ils sont devenus de pauvres hères
sans attache précise. C'est donc pour eux une question
de survie. On peut donc comprendre qu'ils aient cherché
à se concerter en vue de parler d'une même voix
face à l'autorité.
Mais la fin de non recevoir opposée à leur volonté
de se retrouver montre bien qu'en face, non seulement on n'avait
rien à leur proposer, mais pire, on semble avoir pris
peur par anticipation des effets ravageurs de l'inquiétude,
mais aussi de la colère qui gagne les sans culottes.
C'est une erreur monumentale d'avoir choisi d'opposer le bâton
à ces groupes de commerçants menacés par
la précarisation. Dans cette affaire, le pouvoir a doublement
péché par amnésie : c'est en effet dans
ce groupe qu'il compte ses supporters les plus fervents, mais
aussi les plus intéressés. On trouve rarement
en effet un seul commerçant qui n'ait pas sa carte CDP.
Ce n'est pas pour rien qu'ils en veulent tant à Simon
en qui ils voient rien moins qu'un traître ! A tort ou
à raison, ils croient dur comme fer avoir été
les artisans de sa victoire à la mairie. A contrario,
on se souvient encore de ces jeunes gens armés de gourdins,
encadrés alors par la police municipale et à qui
on avait assigné la mission de casser du Collectif. Ces
mêmes jeunes s'en souviennent eux aussi et ils sont amers
du sort qui leur est aujourd'hui fait. Ce sont là les
ingrédients d'une situation objective à la base
des 48 heures de folles violences dans la capitale.
Mais voilà que sans aucune pudeur ni honte, le pouvoir
et ses ouailles trouvent des boucs émissaires, là
où leur responsabilité ne fait l'ombre d'aucun
doute. Ils crient à la manipulation et s'en prennent
à certains dirigeants de l'opposition qu'ils accusent
au passage d'apatrides. Craignant sans doute de ne pas être
compris, ils pointent du doigt la prompte réaction de
Me Hermann Yaméogo contenue dans une déclaration
parvenue dans les rédactions dès le lendemain
des émeutes, comme la preuve manifeste d'une connivence
de son groupe politique avec les casseurs. Il appartient naturellement
à ceux qui ont de telles certitudes d'apporter la preuve
de leurs allégations. En revanche, ce qui est inacceptable,
c'est ce refus de la différence qui amène à
traiter d'apatrides, des leaders de l'opposition pour s'être
prononcés de manière critique vis-à-vis
du pouvoir burkinabè sur la crise ivoirienne. Un tel
procès est injuste et indigne d'hommes qui ont la responsabilité
de promouvoir notre démocratie. Ceux qui tiennent de
tels propos doivent savoir que du Liberia à la Côte
d'Ivoire en passant par la Sierra-Leone, et que sais-je encore,
la politique du pouvoir burkinabè n'a jamais fait l'unanimité
au sein de la communauté nationale. En particulier, il
n'est pas évident que sur la crise ivoirienne, le peuple
burkinabè soit en symbiose parfaite avec ses dirigeants.
Il n'y a pas de doute que les Burkinabè sont tous unanimes
à réprouver le courant xénophobe ainsi
que les violences dont sont victimes nos compatriotes en Côte
d'Ivoire, mais tous n'approuvent pas et c'est leur droit le
traitement de la crise par nos autorités politiques.
Il ne faut pas se méprendre sur la posture actuelle des
Burkinabè face à ce dossier complexe. Cela ne
saurait être considéré comme un blanc seing
pour museler l'opposition intérieure. Il est d'ailleurs
hasardeux de vouloir faire de la crise ivoirienne un thème
de campagne. L'évolution de la situation sur le terrain
pourrait donner tort à ceux qui forment un tel projet.
Le pouvoir doit arrêter de faire croire que ses problèmes
viennent des autres. Il est temps qu'il ait le courage de reconnaître
ses fautes dans la gestion du dossier Rood Woko. En cela le
mea culpa de Djibrill Bassolet à propos des bavures de
ses hommes est un signe encourageant. Il faut espérer
que les politiques fassent preuve du même courage et surtout
qu'ils oeuvrent à trouver une solution heureuse et pacifique
à ce qui est incontestablement devenu un drame social.