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Editorial
Par Germain Bitiou NAMA
Germain Nama, Directeur de Publication

"Apatrides"

nous le sommes tous !

Pour n'être pas exceptionnel, l'événement est assez important pour mériter qu'on y revienne. Les faits ont certes déjà été abondamment traités par les confrères, mais il s'agit d'une question de principe touchant le domaine des libertés fondamentales, et en la matière, la prise de parole publique est éminemment un devoir citoyen. Au-delà de la charge particulièrement brutale dont les manifestants de Rood Woko ont été l'objet de la part des forces de l'ordre, c'est le sort des libertés qui est ainsi gravement compromis. L'interdiction formelle de la manifestation sur laquelle s'appuient les donneurs d'ordre n'élude pas la question de fond : en quoi le meeting des commerçants menaçait-il l'ordre et la sécurité publics ? Le simple fait de s'être prévalu de ses prérogatives fonctionnelles en requérant la force publique suffit-il à justifier toute décision du maire de Ouagadougou ?
Ce sont des organisations dûment reconnues, animées par des responsables dont certains semble-t-il, sont des inconditionnels du maire qui ont déposé sur la table de ce dernier la demande d'autorisation de se rencontrer. Les formes ont donc été respectées. Si le souci avait été d'éviter des débordements, il aurait suffi de prévoir un dispositif suffisamment dissuasif, comme savent bien le faire les hommes traditionnellement commis à cette tâche. Mais, on a préféré faire le choix de la fuite en avant pour ne pas avoir à répondre aux questions de fond. En effet, depuis l'incendie de Rood Woko, les commerçants, dans leur grande majorité, ne se retrouvent plus. Ils sont devenus de pauvres hères sans attache précise. C'est donc pour eux une question de survie. On peut donc comprendre qu'ils aient cherché à se concerter en vue de parler d'une même voix face à l'autorité.
Mais la fin de non recevoir opposée à leur volonté de se retrouver montre bien qu'en face, non seulement on n'avait rien à leur proposer, mais pire, on semble avoir pris peur par anticipation des effets ravageurs de l'inquiétude, mais aussi de la colère qui gagne les sans culottes. C'est une erreur monumentale d'avoir choisi d'opposer le bâton à ces groupes de commerçants menacés par la précarisation. Dans cette affaire, le pouvoir a doublement péché par amnésie : c'est en effet dans ce groupe qu'il compte ses supporters les plus fervents, mais aussi les plus intéressés. On trouve rarement en effet un seul commerçant qui n'ait pas sa carte CDP. Ce n'est pas pour rien qu'ils en veulent tant à Simon en qui ils voient rien moins qu'un traître ! A tort ou à raison, ils croient dur comme fer avoir été les artisans de sa victoire à la mairie. A contrario, on se souvient encore de ces jeunes gens armés de gourdins, encadrés alors par la police municipale et à qui on avait assigné la mission de casser du Collectif. Ces mêmes jeunes s'en souviennent eux aussi et ils sont amers du sort qui leur est aujourd'hui fait. Ce sont là les ingrédients d'une situation objective à la base des 48 heures de folles violences dans la capitale.
Mais voilà que sans aucune pudeur ni honte, le pouvoir et ses ouailles trouvent des boucs émissaires, là où leur responsabilité ne fait l'ombre d'aucun doute. Ils crient à la manipulation et s'en prennent à certains dirigeants de l'opposition qu'ils accusent au passage d'apatrides. Craignant sans doute de ne pas être compris, ils pointent du doigt la prompte réaction de Me Hermann Yaméogo contenue dans une déclaration parvenue dans les rédactions dès le lendemain des émeutes, comme la preuve manifeste d'une connivence de son groupe politique avec les casseurs. Il appartient naturellement à ceux qui ont de telles certitudes d'apporter la preuve de leurs allégations. En revanche, ce qui est inacceptable, c'est ce refus de la différence qui amène à traiter d'apatrides, des leaders de l'opposition pour s'être prononcés de manière critique vis-à-vis du pouvoir burkinabè sur la crise ivoirienne. Un tel procès est injuste et indigne d'hommes qui ont la responsabilité de promouvoir notre démocratie. Ceux qui tiennent de tels propos doivent savoir que du Liberia à la Côte d'Ivoire en passant par la Sierra-Leone, et que sais-je encore, la politique du pouvoir burkinabè n'a jamais fait l'unanimité au sein de la communauté nationale. En particulier, il n'est pas évident que sur la crise ivoirienne, le peuple burkinabè soit en symbiose parfaite avec ses dirigeants. Il n'y a pas de doute que les Burkinabè sont tous unanimes à réprouver le courant xénophobe ainsi que les violences dont sont victimes nos compatriotes en Côte d'Ivoire, mais tous n'approuvent pas et c'est leur droit le traitement de la crise par nos autorités politiques. Il ne faut pas se méprendre sur la posture actuelle des Burkinabè face à ce dossier complexe. Cela ne saurait être considéré comme un blanc seing pour museler l'opposition intérieure. Il est d'ailleurs hasardeux de vouloir faire de la crise ivoirienne un thème de campagne. L'évolution de la situation sur le terrain pourrait donner tort à ceux qui forment un tel projet.
Le pouvoir doit arrêter de faire croire que ses problèmes viennent des autres. Il est temps qu'il ait le courage de reconnaître ses fautes dans la gestion du dossier Rood Woko. En cela le mea culpa de Djibrill Bassolet à propos des bavures de ses hommes est un signe encourageant. Il faut espérer que les politiques fassent preuve du même courage et surtout qu'ils oeuvrent à trouver une solution heureuse et pacifique à ce qui est incontestablement devenu un drame social.





© L'Evénement - Déc. 2001
Concept. & Réalisation: A. Diallo
Date de mise en ligne: 25 février 2004