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DOSSIER
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Enquête Razzia
sur les terres rurales du Ziro
Par Idrissa Barry Depuis le début des années 2000, les autorités burkinabè ont engagé une politique de promotion de l'agrobusiness. L'Etat encourage les salariés et tous ceux qui possèdent les moyens d'investir dans l'agriculture. L'agrobusiness est envisagé comme l'instrument de promotion d'une agriculture moderne, compétitive et intégrée au marché. Cependant, l'intrusion de ces nouveaux acteurs dans le monde rural n'est pas sans conséquences pour les acteurs traditionnels dont les éleveurs et les migrants agricoles. Ils voient leurs espaces se rétrécir d'année en année comme peau de chagrin. Aujourd'hui, c'est leur présence même qui est menacée dans cette partie du pays. Kouli Saaban est un village de la commune de Sapouy, situé
à une dizaine de kilomètres du chef-lieu. C'est une localité
qui abrite des éleveurs peulhs depuis plus de 30 ans. Les migrants
mossis ont commencé à s'y installer dans les années
1990. Quant aux " nouveaux acteurs ", les agrobusiness men,
leur arrivée date du début 2000. Les autochtones du village
sont des Gourounsi. La cohésion au sein du village est mise à
rude épreuve par le phénomène de la vente des terres.
Les autochtones des deux quartiers Kouli et Saaban se disputent les
terres à vendre. Au milieu, les éleveurs sont pris en
étau. Le cauchemar a commencé en 2004 quand certains habitants
de Saaban ont vendu à un douanier 800 ha. Les pistes à
bétail et une partie du pâturage font partie du domaine
vendu. La ferme se trouve à moins de 500m des premières
concessions des éleveurs. Le propriétaire a fait planter
du jatropha tout autour de la ferme. Les incidents entre les employés
de la ferme et les éleveurs se sont accumulés pour culminer
en 2008. Accusant les éleveurs de laisser les animaux manger
les plantes jatropha, le petit frère du douanier qui gère
la ferme convoque les éleveurs à la préfecture
de Sapouy. Avec l'aide de certains agents de l'agriculture, il fait
évaluer le coût des dégâts qui s'élèverait
à 8 millions de FCFA. Le préfet de l'époque, Siaka
Ouattara (aujourd'hui à l'ENAM) somme les éleveurs de
payer rapidement au risque que l'affaire ne soit transférée
au plus haut niveau. Le vétérinaire Diallo mis au courant
par les éleveurs a rappelé opportunément au préfet
les textes qui régissent le règlement de ce genre de litiges.
Ces textes ne prévoient en aucune façon qu'une instance
inférieure (le comité local de conciliation, le tribunal
départemental) fixe une telle somme à payer. Finalement
dans cette affaire, les éleveurs l'ont échappé
belle grâce au service de l'élevage et au chef du village
de Kouli, Ayouba Bénao, qui se sont énergiquement opposés
au paiement de la somme. Le chef a menacé de retirer les 800
ha du douanier qui auraient été vendus à son insu
s'il persiste dans ses prétentions financières. Le dernier " agrobusiness man ", M. Ouédraogo, à s'installer dans le village de Kouli Saaban travaillerait à l'hôpital Yalgado de Ouagadougou. Celui-là voulait faire déguerpir les éleveurs. Il leur avait donné un ultimatum pour partir. Cet ultimatum devait expirer en juin 2011, au début de la saison pluvieuse. Mais finalement, le litige porté à la préfecture a trouvé une solution : les éleveurs ne bougent pas. Là également, c'est le service de l'élevage du Ziro qui s'est battu avec l'appui du jeune chef de Kouli pour sauver les éleveurs du déguerpissement. En effet, "la propriété" de l'agrobusiness man débordait dans les concessions et champs de plusieurs familles d'éleveurs. Ces derniers sont installés à cet endroit il y a maintenant plus de 30 ans. Ils n'entendent pas quitter l'endroit sans contre partie. Ceux qui ont vendu les terres au fonctionnaire travaillant à Yalgado avaient promis aux éleveurs de leur trouver un autre endroit de plus de 20 ha où ils iraient s'installer. Les éleveurs ont demandé à voir d'abord l'espace en question. Les vendeurs viennent du hameau de culture de Saaban qui sont en conflit avec leurs frères du village de Kouli. Certains habitants de Saaban caresseraient le rêve de faire ériger leur hameau en village administratif. Les éleveurs peulhs sont installés de part et d'autres des deux entités. La dernière pomme de discorde entre les frères ennemis du village concerne la construction d'une école. L'emplacement de cette école a fait couler beaucoup d'encre et de salives. Finalement, l'autorité a choisi d'ériger l'école à Kouli où habite le chef du village. Parmi les arguments qui ont fondé ce choix, c'est le nombre important d'enfants scolarisables à Kouli plutôt qu'à Saaban. Ce sont les enfants des éleveurs peulhs qui auraient fait la différence, selon le responsable des statistiques de la circonscription de l'éducation de base (CEB) de Sapouy, Pathé Diallo. La vente des terres vient alourdir l'atmosphère entre les frères ennemis du village. Certains habitants de Saaban veulent faire payer aux éleveurs peulhs leur " allégeance " à la partie adverse de Kouli. Ils s'accusent mutuellement d'empiéter sur le domaine de l'autre. Mais au final, ce sont les éleveurs qui font les frais de cette course à la vente des terres. La promesse des 20 ha n'ayant pas été tenue, les éleveurs refusent de déguerpir. Ils ont fait savoir à l'acheteur qu'ils ne partiront pas au début de la saison. Pour les éleveurs, l'arrivée des " nouveaux acteurs " serait une aubaine pour certains habitants de Saaban pour les déguerpir purement et simplement. " Ils veulent nous faire payer leurs vieilles querelles ", disent les éleveurs. Les amendes comme stratégie Les agrobusiness men profitent également de cette situation pour régler leurs comptes. "Depuis l'affaire des 8 millions dont ils n'ont pas eu gain de cause, les agrobusiness men nous fatiguent beaucoup. Un petit dégât de champ, ils nous font payer très cher, entre 200 à 500 milles francs. C'est un prétexte pour eux pour nous déguerpir. Il n'y a pas cet éleveur qui ne paye pas entre 15000 et 25000 f cfa par an aux agrobusiness men. Ils nous ont tellement cernés que c'est presque impossible de ne pas commettre de dégâts en saison pluvieuse. Ils sont très proches de nos maisons. Nos moutons et chèvres ne peuvent plus sortir au risque d'être poursuivis et enfermés dans les enclos par les employés des fermes. Parfois, ils les abattent. Ils ont tué mes 2 moutons et m'ont fait payer les 3 autres la saison dernière. Nos enfants qui s'aventurent à côté des fermes sont arrêtés, battus et séquestrés dans les fermes. Il faut chaque fois alerter la gendarmerie pour les faire libérer. Comme ils n'ont pas pu nous faire payer les 8 millions, ils nous les font payer autrement.", déclare Issa Diallo, un des responsable du groupement des éleveurs de Kouli. Il n'oublie surtout pas la complicité de l'ex-préfet dans les tracasseries qu'ils ont vécu : " Un jour, le petit frère du douanier accompagné de certains individus du village connus pour être de gros vendeurs de terre sont venus chez nous. Ils nous ont remis de petits papiers de convocation à la préfecture. Ils ont fait une liste de 36 chefs de familles peulhs et chacun devait payer 2000 f chez l'ex-préfet Siaka Ouattara. Le motif serait que nos animaux auraient commis des dégâts dans leurs propriétés. C'est encore le chef du village de Kouli qui est intervenu pour nous dire de ne pas payer un kopeck. " Le chef du village Ayouba Benao confirme tous les faits évoqués ci-dessus. Il déplore la course que se livrent certains habitants de son village pour la vente des terres : " La situation est très difficile. Chez nous, chaque famille a ses terres, donc il est difficile de dire à quelqu'un de ne pas vendre ses terres. Ce qui est déplorable aujourd'hui, c'est l'anarchie qui règne dans la vente des terres. Dans les familles, les gens ne s'entendent pas. La cohésion a foutu le camp. Maintenant, on s'attaque aux éleveurs qui ont toujours vécu avec nous depuis le temps de nos parents. Les nombreuses réunions de familles que j'ai tenues pour trouver une solution à ce problème n'ont rien donné. Seul l'Etat pourra nous aider. ", explique le jeune chef. Nous avons tenté d'avoir la version des autres protagonistes, mais ils ont refusé de s'exprimer. Le petit frère du douanier qui gérait la ferme a été renvoyé par son grand frère et ne souhaite plus évoquer le sujet. Quant aux vendeurs, personne ne veut reconnaitre sa responsabilité sur les faits évoqués. Gros enjeux autour A moins de 7km de Sapouy, un autre village vit sensiblement
les mêmes problèmes. Il s'appelle Lou.
Cet éléveur a été contraint de quitter sa maison pour laisser la place...aux vergers près du barrage de Lou A Nebrou, il n'y a plus rien Dans le village de Nebrou, les champs et les pâturages des éleveurs sont également en danger. Il y en a qui ne se laissent pas faire pour autant. C'est le cas de Djadjé Sambo Diallo, éleveur, 50 ans dans la zone : "Nama Martin a voulu vendre nos champs et les pistes de bétail. Son frère François s'est opposé. Il a dit que les éleveurs ne vont pas bouger. Entre les deux frères, ça ne va pas du tout à cause de la vente des terres. Martin a pris l'argent avec un acheteur, il était donc coincé. Comme on ne voulait pas se laisser faire, il menaçait de nous déguerpir. Nous avons déposé une plainte à la justice de Leo. L'affaire a été jugée, puis envoyé à Ouaga. Le dossier semble classé. Il est revenu pour vendre les terres à 200m de chez moi. On lui a dit de nous trouver d'autres terres comme il tient à vendre les terres que nous occupons. Il s'est énervé." Comme les agrobusiness men se méfie des "palabres de terres ", nous confie un éleveur, les autochtones vendent désormais les terres litigieuses aux migrants mossis de plus en plus nombreux dans le village. En 2010, les champs de certains éleveurs ont été vendus aux migrants mossis. " Ils sont à 500m de nos maisons. Chaque année, ils avancent vers nos concessions. Ce sont des mossis venus de Sya (Leo). Ils ont des problèmes là-bas. Ils ont donné de l'argent à Simon qui leur a vendu les terres où nous cultivions et nos pistes à bétail. On s'est plaint à la justice de Leo, mais ils disent qu'ils n'ont pas peur de la justice. ", soutient Barry Bedouma, éleveur, dont les parents se seraient installés dans la zone il y a plus de 60 ans. Quant au vieux El hadj Sondé Alahidi, on peut voir des bornes dans sa cour. Il est allé se plaindre au village : " ils ont dit que c'est pour eux les terres, donc ils peuvent les vendre. C'est le nommé Martin qui a vendu les terres, il y a 20 jours de cela. " Notre entretien avec cet éleveur date de janvier 2010. Un an après, le problème reste en suspens. L'administration, Ils sont nombreux les éleveurs qui disent avoir
peur des représailles de leurs hôtes qui vendent les terres
aux riches personnes. C'est le cas à Boro, village situé
à 8 km de Sapouy : "Ceux qui achètent nos terres
sont puissants et méchants. Même pendant la saison sèche,
ils nous empêchent de faire paître nos animaux dans leurs
domaines dépourvus de clôture. On a peur de les dénoncer
car ils peuvent nous déguerpir.", avoue le président
de l'Union départementale des éleveurs de Sapouy. Il se
rappelle de ce qui s'est passé en 2007 : "Nous voulions
qu'ils nous laissent des pistes à bétail. On a informé
les conseillers et le chef du village. Ils n'ont rien pu faire pour
nous. Nous sommes allés voir le préfet qui a fixé
un rendez-vous pour qu'entre eux et nous, nous examinions le sujet.
Au jour J, ils sont venus très fâchés et certains
ont failli nous battre malgré la présence de la police.
Les conseillers et le chef n'ont pas répondu à la convocation
du préfet. Finalement, on n'a pas eu de pistes à bétail.
Si ce n'est la forêt, on n'a plus où amener nos bufs."
Cette enquête
a été réalisée avec le soutien financier
du Programme ¨PAIR de l'association des journalistes danois d'investigation.
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L'Evénement - Déc. 2001 | ||||||