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Dossier N°2: Duel fratricide pour un bonnet

Pouytenga:Le bonnet,

la politique et l'argent foutent le bordel

Depuis 1984, Pouytenga a deux chefs traditionnels qui se détestent à mort et cela provoque effectivement des morts. Chaque affrontement de leurs partisans fait des cadavres. La force publique s'amène toujours après coup pour éteindre le feu et prendre des mesures vite oubliées dès qu'apparaît l'accalmie. Pouytenga était sous couvre feu jusqu'au 19 janvier dernier. Un arrêté du haut commissaire suspend toutes les célébrations coutumières jusqu'à nouvel ordre.

[Marcel contre Jean, une guerre par procuration]
[Un 27 décembre ensanglanté]

[Les chefs de pouytenga depuis naaba Pouya]

Duel fratricide pour un bonnet
Par Newton A. BARRY

L'ancien secrétaire de canton de naaba Yanmb Yologo ( décédé le 04 janvier 1984) coiffe au poteau le fils de ce dernier à sa succession, par la seule volonté du Koupèla Naaba de l'époque, naaba Sapilma. S'en suit un refus catégorique de l'héritier putatif et de ses nombreux partisans. Pouytenga ne connaît plus la quiétude.

uand vient le moment de faire les fêtes coutumières annuelles, c'est la guerre civile, utilisation d'armes à feu et mort d'hommes.
Le 27 décembre dernier, les deux camps célèbrent leur fête coutumière, le Nakobo pour l'un et le Bengdo pour l'autre. Les lieux de culte étant les mêmes, inévitablement, les processions se croisent et c'est l'affrontement. Deux cadavres restèrent sur les carreaux ainsi que de nombreux blessés. Il y a sept ans dans les mêmes circonstances, les heurts s'étaient soldés par un cadavre. Il faut dire que depuis l'apparition des antagonismes, nés de cette succession mal réglée*, les camps en présence ont entrepris une véritable course à l'armement. L'objectif étant de faire le plus de morts dans le camp adverse ou de venger les siens abattus lors des précédentes rixes. Cercle infernal de vengeance- tuerie qui n'est pas prêt de s'arrêter, tellement les rancunes ont atteint un point de non conciliation. Et pourtant, c'est la même famille, au sens propre du terme. Ceux qui se battent et se tuent à Pouytenga sont des cousins de la même famille Kaboré avec des ascendances communes relativement proches ou croisées. Les heurts de cette année ont causé la mort dans le camp de Jean dit naaba Sarigdiba ou encore le chef du marché. Sa concession se situe effectivement à quelques encablures du marché de Pouytenga. Il y a sept ans, c'était le camp de Marcel dit Naaba Yemdé qui était endeuillé. Marcel est le fils héritier du défunt chef et il habite le palais du quartier de la royauté, Natenga, à trois kilomètres environ du centre ville de Pouytenga. L'escalade ne semble plus s'arrêter. Elle s'aggrave même au regard du nombre des victimes et du surarmement des protagonistes. Et pourtant, sous l'égide de l'administration, les deux camps s'étaient engagés à ne plus recourir à la violence. Ils avaient signé à cet effet, en janvier 1988, un engagement de ne plus troubler l'ordre public. Un engagement qui lui-même faisait suite à un autre signé le 20 juin 1986 et qui n'avait pas été respecté. En effet, l'administration, qui ne veut pas se mêler des questions coutumières, avait décidé de reconnaître tacitement les deux parties en les autorisant chacune à célébrer ses rites. Et pour ce faire, une réunion de conciliation avait été convoquée par le préfet de Pouytenga d'alors, Emile Rayaissé. Ayant constaté que les parties antagonistes ont "choisi de demeurer intransigeantes chacune sur ses positions, il était nécessaire de trouver un compromis ". De ce fait et après de vives discussions, il a été convenu de ce qui suit : " la division étant consommée, soumise à la même coutume familiale, chaque partie a la liberté de s'organiser coutumièrement et a droit d'accès aux différents lieux de culte de la famille sans opposition aucune de la part de l'autre, pourvu qu'une autorisation légale soit préalablement délivrée. " Cette disposition n'a jamais été respectée et rien ne montre qu'elle le sera un jour. Les deux camps se haïssent, le mot n'est pas trop fort, et il n'y a pas d'autorités coutumières extérieures crédibles et neutres pour les ramener à la raison. Selon une correspondance détenue par un des protagonistes, en 1988, le Front Populaire avait demandé l'éclairage du Moro naaba de Ouagadougou. La réponse qui est attribuée à Naaba Baongo est faite en des termes trop diplomatiques, montrant davantage l'embarras du sollicité qu'une voie de solutionnement du problème. Il reste la responsabilité de l'Etat qui est garant de l'ordre public. Les mesures actuellement prises sont d'ordre conservatoire. Elles visent à calmer et non à résoudre le problème. On ne voit pas du reste comment une solution est possible dans cet imbroglio où chacun a les arguments de sa cause. Peut-être la consécration des deux chefferies comme un moindre mal. Mais là encore, il se posera un problème avec la chefferie de Koupéla qui considère Pouytenga comme un vassal, même si à Natenga, le camp de Marcel ou naaba Yemdé. on ne l'entend pas de cette oreille. En tout cas, l'administration, pour n'avoir pas su s'imposer aux protagonistes, en raison des desiderata politique et économique locaux, se trouve quelque peu émasculée.

*Pouytenga et Koupela entretiennent des relations fort complexes. Depuis Naaba Bugum qui a sauvé le trône de Koupela, les deux principautés sont devenus partenaires égaux et obligés. Pouytenga se serait affranchi de Koupela dans la gestion de ses affaires politiques, en intronisant ses propres Chefs.


Un 27 décembre ensanglanté
Le Nakobo est une fête rituelle saisonnière qui se tient chaque année à la fin des récoltes. Il se déroule toujours un samedi, jour de marché. Comme Pouytenga a deux chefs depuis 1985, il a droit à deux Nakobo.
Ce samedi 27 décembre 2003 était le Nakobo de Jean Kaboré dit naaba Sarigdiba et en même temps le jour du Bengdo de Marcel Kaboré dit naaba Yemdé. Le Bengdo est en fait une célébration intermédiaire qui ouvre la voie au Nakobo et se commémore 21 jours avant. La coïncidence de ces deux événements constituait une menace pour l'ordre public et les signes avant coureurs ne laissaient aucun doute. En effet, depuis fin octobre, après que les deux parties eurent annoncé les dates de leur Nakobo par le traditionnel " Molgo " ( l'annonce au marché par le crieur public), les actes de provocations de part et d'autre se sont multipliés et se sont intensifiés à mesure qu'approchaient les fêtes. Un affrontement était donc quasiment inévitable, à moins que les forces de l'ordre et les autorités publiques aient eu l'esprit d'anticipation pour mettre fermement en garde les protagonistes. Vraisemblablement, cela n'a pas eu lieu et l'irréparable s'est produit ce 27 décembre. Les affrontements ont fait deux morts dans le camp de naaba Sarigdiba fauchant le neveu et un employé de Athanase Kaboré. Le camp de Natenga vengeait ainsi, en quelque sorte un des leurs, tué dans les mêmes circonstances il y a sept ans. Celui qui l'avait abattu n'avait pas duré longtemps en prison et cela avait été un motif supplémentaire de dépit pour les gens de Natenga. Avec les récentes tueries, les forces de l'ordre ont procédé à des interpellations. A la date du 20 janvier, 11 personnes étaient toujours détenues à Tenkodogo. Neuf d'entre elles sont les partisans de Natenga et deux autres de Jean Kaboré.


Marcel contre Jean
Une guerre par procuration

Ils avaient chacun une dent contre le puissant naaba Yanmb Yologo qui a régné quarante ans sur Pouytenga, ils ont attendu sa mort pour le faire payer à son fils. Ils, ce sont le naaba Sapilma de Koupéla et le richissime Athanase Kaboré. Ils sont, explique-t-on à Pouytenga et à Koupèla, les responsables de la situation qui prévaut actuellement dans la chefferie de Pouytenga.

C'est une affaire de famille sur fond d'inimitiés inévitables de la vie en commun avec parfois ses effets dévastateurs comme le cas qui nous préoccupe le montre bien. Naaba Sapilma, neveux du défunt chef de Pouytenga, en veut à son oncle qu'il soupçonne d'avoir soutenu contre lui son propre frère, quand il briguait le trône de leur père défunt à Koupèla. Cette rancune, rien ne l'effacera. Elle ira même en s'aggravant, ainsi que nous l'affirme le tout jeune chef de Koupélà (le successeur de Sapilma), naaba Yemdé : " Quand mon père se déplaçait à Natenga, naaba Yanmb Yologo qui était normalement son vassal se présentait à lui son bonnet sur la tête. Ce qui n'est pas acceptable et voulait clairement dire qu'il ne reconnaissait pas le pouvoir de naaba Sapilma. Même-moi, si quelqu'un me fait ça, je ne donne pas le pouvoir à son fils, car cela signifierait la perpétuation de l'insubordination ". A la mort de Yanmb Yologo en 1984, Naaba Sapilma savoure donc sa revanche en intronisant non pas le prince héritier, mais un neveu du défunt et son ex-secrétaire, Jean Kaboré, ci devant naaba Sarigdiba. Il l'aurait fait de la façon la plus humiliante, pour l'autre camp, explique un notable de Koupèla, qui ne veut pas être cité : " Il a intronisé Jean pendant les festivités de son Nakobo et en l'absence des autres prétendants." C'est vrai, reconnaît Jean Kaboré lui-même, mais il précise qu'il n'était pas le seul à avoir reçu son bonnet ce jour-là. " Il y avait avec moi, ceux de Yargo et de Séguédéga, deux autres villages de Koupèla ". Mais il faut croire que les intronisations faites ce jour-là n'ont accouché que des problèmes pour les populations des dites localités. A Yargo par exemple, cette intronisation a provoqué une fracture telle que le marché a été divisé en deux. Même les messes de l'église n'ont pas été épargnées, puisque le dimanche, les fidèles s'asseyaient par affinités et à la fin de la prière refusaient de donner la main aux ennemis. Les prêtres se sont vus contraints de suspendre leurs offices jusqu'au retour de la concorde. " Heureusement pour les gens de Yargo, ils n'ont pas de politiciens et de richards. Les choses ont commencé à rentrer dans l'ordre ", fait remarquer, non sans ironie, un partisan du prince déchu, Marcel Kaboré qui lui aussi s'est donné Yemdé, comme nom de règne. La malheureuse situation qui prévaut à Pouytenga serait donc imputable au défunt Sapilma qui, par esprit de revanche, a créé le désordre dans la famille régnante à Pouytenga. Or, cela n'avait pas lieu d'être puisque Sapilma se serait mépris sur la conduite de son oncle Yanmb Yologo qui, explique-t-on du côté des partisans de Marcel, aurait agi plutôt par tactique politique. En effet, le prince Cyprien, qui allait devenir plus tard naaba Sapilma, n'avait pas une conduite sociale exemplaire. Naaba Yanmb Yologo, son oncle maternel, qui craignait, dit-on, qu'il ne fasse pas le poids devant des concurrents sérieux, aurait subtilement encouragé en sous main la candidature de son jeune frère, de même mère, pour que la chefferie n'échappe pas à ses neveux. Il aurait dans cette entreprise financé aussi bien l'aîné que le benjamin pour que la chefferie ne leur échappe pas. Le jeune chef de Koupèla qui flotte encore dans ses habits d'apparat, mais qui a les convictions déjà trempées, ne croit pas à cette version : " Ce sont des bobards, objecte-t-il. Si c'était ça, pourquoi Yanmb Yologo refusait de se décoiffer devant mon père ?" Il ne faut donc pas compter sur lui pour dédire son père.

Et Athanase Kaboré alors ?
Mêmes affaires de famille, mêmes ressentiments. Athanase n'est certes pas un Kaboré de la famille royale, mais le pendant naturel de la richesse n'est-il pas le pouvoir politique ? A Natenga, on explique qu'il y a de cela des décennies, Athanase, alors jeune et fringant commerçant, pas encore aussi riche qu'il ne l'est aujourd'hui, mais déjà assez à l'aise, avait entrepris d'épouser une princesse de la cour royale de Natenga. Ce projet aurait été contre carré par le même Yanmb Yologo qui n'était encore qu'infirmier de son état. Athanase en a pris ombrage pour longtemps, d'autant plus que la princesse qu'il convoitait a finalement vieilli jeune fille. Alors, faute d'avoir pu se rapprocher par les liens de sang de la famille royale, il aurait, dit-on, décidé de confisquer le pouvoir au profit de son neveu, Jean Kaboré dit naaba Sarigdiba intronisé par Sapilma. A Natenga, l'on est convaincu que si ce dernier s'entête à ne pas quitter le pouvoir, c'est parce qu'il a le soutien de Athanase qui lui aurait assuré : "Si mon argent ne finit pas, le pouvoir de Jean ne peut pas finir." Info ou intox ? Difficile de le savoir. Ce qui est incontestable par contre, c'est que le vieux Athanase Kaboré occupe une place de choix dans l'échiquier politique de Pouytenga. C'est à cause de lui que son neveu, Siméon Kaboré, occupe présentement le fauteuil de maire de la ville. Le maire qui n'est autre que le frère cadet de Jean Kaboré dit naaba Sarigdiba. Tous les deux sont les neveux de Athanase. Dans les récents heurts, la victime, un certain Zéphirin Kaboré surnommé Weongo,, serait aussi un neveu du même Athanase. Cela rend-il vraisemblable son implication dans la machination qui a écarté le prince héritier du trône ? Les gens de Natenga en sont convaincus. Sans être un cas particulier, l'exemple de Pouytenga commande certainement que la mise en œuvre des successions dans les chefferies coutumières s'exerce de la façon la moins conflictuelle possible. Il est fort probable que si les procédures avaient été respectées, la malheureuse situation de Pouytenga aurait pu être évitée. Pour preuve, quand les choses se sont bien déroulées dans les règles de l'art, dans la succession de Sapilma à Koupèla, la concorde sociale n'a pas été entamée et le jeune prince, 23 ans au moment de son intronisation, gère aujourd'hui les affaires coutumières de sa principauté. Il en est de même de la succession de naaba Tigré à Tenkodogo. L'administration ne peut certes pas s'impliquer dans les affaires coutumières, mais elle aurait tort de se montrer indifférente.
Maintenant que des intellectuels accèdent à la chefferie, n'est-il pas temps de codifier par écrit tous les rites de la succession et de les porter à la connaissance du public lorsque s'ouvre une succession dans une principauté donnée ? L'Etat y a intérêt, s'il veut éviter de faire les pompiers de l'impossible après coup. A Pouytenga, la fracture a atteint un point de non retour. D'un côté, il y a un prince frustré dans son droit, qui a de nombreux partisans ( 16 villages sur les 17 que compte la principauté de Pouytenga lui feraient allégeance) et de l'autre, un intronisé, dont personne ne conteste la prétention à la chefferie, mais qui reste tout de même trop minoritaire. Les populations le désignent du reste par le sobriquet de " chef du marché ", pour désigner sa sphère d'influence.

NAB

Les chefs de Pouytenga depuis Naaba Pouya

Les récits locaux font remonter la création de Pouytenga au début du 18e siècle, puisque le sixième souverain, naaba Targuiguemdé, a été intronisé vers 1762. Son successeur, naaba Belemweogo,arrive au pouvoir vers 1826, soit 64 ans après. Ce qui serait tout de même exceptionnel pour l'époque. A défaut donc de précision sur les dates, voici la liste des chefs principaux depuis le fondateur.
1. Naaba Pouya ; fondateur de Pouytenga
2. Naaba Bougoum, 8e de la dynastie et rendu célèbre par ses victoires contre les gourmantché qui avaient envahi Koupela et exilé son Chef. C'est de lui que se réclame Jean Kaboré. Naaba Bougoum était le père de son grand père, le prince Baoré, qui n'a pas régné parce que le colon lui aurait préféré naaba Koanga
3. Naaba Koanga, le premier chef à être intronisé par les colons
4. Naaba Padré, intronisé par les colons à Tenkodogo
5. Naaba Koudri Yanmb Yolog, le chef dont la succession pose présentement problème à Pouytenga. Il était infirmier. Son long règne a commencé sous la colonisation, en 1940. Il fut un grand chef. Il est mort en janvier 1984.

 

 

© L'Evénement - Déc. 2001
Concept. & Réalisation: A. Diallo
Date de mise en ligne: 25 Janvier 2004