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Le Bien Culturel, Âme d'une
communauté
Par Ramata Soré
Les Burkinabè sont dépossédés
d'une partie de leur culture. Leurs objets rituels, cultuels sont
vendus ou pillés par des personnes attirées par l'argent
et l'esthétique.
En 1982, dans le village de Bouri, (pays gurunsi) un ressortissant
vole des masques pendant l'hivernage et les vend à des complices.
Découvert, le jeune homme avoue mais les masques ne sont
pas retrouvés. Peu de temps après, il est retrouvé
mort. Depuis ce vol, les rites de début d'hivernage, exécutés
pour procurer de bonnes récoltes ne sont plus célébrés
à Bouri. D'où, l'importance communautaire d'un bien
culturel qui n'est pas un simple objet.
Les vols d'objets perturbent la vie religieuse et sociale d'un village.
Entre 1977 et 1982, dans le village de Ya (pays gurunsi), le chef
du village a organisé les vols de masques sacrés.
Découvert, il s'exile et ne revient qu'en 1996. Les rites
de célébration desdits masques n'ont repris qu'en
1997. Le vol a privé des classes d'âge de leur culture.
Dans le Dondoulma, c'est le vol de Y bga en 1991 qui divise la famille
Kaboré, détentrice de l'objet. A l'issue du premier
symposium-atélier international tenu en 1989, à Laongo
dans la province de l'Oubritenga, une table en granite rose, uvre
du seul artiste japonais à la rencontre a été
volée à la demande d'une représentation diplomatique
Puis retrouvé et ramené à Laongo.
Le bien culturel est un objet en activité ou désacralisé
détenu par des familles et parfois propriété
d'un village. Il peut être un bien non sacralisé participant
aux activités économiques ou festives possédant
un code de création, d'utilisation et de conservation. Il
peut s'agir de masques ou de sculptures en bois, en pierre ou en
métal etc. Selon une source : "la notion de biens culturels
peut être élargie à l'artisanat. Il mérite
protection, d'autant plus que l'exportation de copies d'objets a
des conséquences sur notre économie. Le savoir-faire
de nos artisans est pillé. Des brevets sur les dessins et
modes ethniques doivent être déposés afin que
ceux voulant en faire de copies payent des droits".
"Le trafic des objets s'est développé à
cause de l'importance des sommes proposées
" avoue
un amateur d'art ancien. Pourtant, au Burkina, l'objet d'art, jusqu'à
une époque récente, n'avait pas de valeur monétaire.
Il représentait une puissance influant sur le destin de l'individu
ou de la communauté. Sa fonction religieuse, sacrée
fait qu'il n'est la propriété de personne et ne peut
être vendu.
Le pillage, pour combler le désir d'exotisme
Au Burkina, les régions ne sont pas affectées par
le fléau au même degré. "Les zones épicentres
de pillages sont : l'aire culturelle peul-touareg dans l'Oudalan
et le Soum (Nord du Burkina) ; le pays gurunsi dans la Sissili,
le pays lobi-dagara dans le Poni et les villages proches de Ouagadougou
et Bobo-Dioulasso" explique le Pr Jean-Baptiste Kiéthéga,
maître de conférence d'archéologie de l'Université
de Ouagadougou. Ces zones de pillage sont réputées
détenir des objets très anciens. D'ailleurs, les fêtes
de fin d'année, périodes pour offrir des cadeaux sont
propices aux vols d'objets.
Le Burkina, et l'Afrique en général, ont été
privés de la profondeur historique à travers leurs
objets. Un Français, par exemple, sait que son passé
est structuré par des dates et les styles désignés
par des appellations telles Louis XV ou Louis XVI. Quant au Burkinabè,
il ne peut se targuer de cela. Il n'y a pas de Yennega ou de Guimbi.
Il peut, dans le meilleur des cas, aller à l'étranger
pour connaître sa culture, parce que plus de 90% des objets
de sa culture sont en Occident.
"Le pillage existe pour combler le désir d'exotisme
d'Occidentaux à la recherche d'esthétique, d'uvres
anciennes et / ou sacrées comme les masques rituels, les
attributs traditionnels de pouvoir", affirme Ali Baya, enseignant.
Pour satisfaire cet exotisme, on trouve des complices appartenant
à tous les milieux.
Les acteurs sont des "antiquaires" qui sillonnent les
villages à la recherche d'uvres. Ils s'appuient sur
des relais locaux, le plus souvent des jeunes appartenant aux familles
dépositaires ou gardiennes des objets. Scolarisés
ou non, l'appât du gain, le recul des principes religieux,
la dislocation de la famille les poussent à dépouiller
leur culture. Selon un employé du Musée national du
Burkina, la spoliation de la culture burkinabè est due au
fait que les Burkinabè, les intellectuels en l'occurrence
ne s'intéressent pas à leur culture.
Dans ce pillage, "interviennent des étrangers, des antiquaires,
véritables receleurs. Certains intellectuels burkinabè
se sont lancés depuis peu dans le trafic, soit pour se constituer
des collections, soit pour arrondir des fins de mois. Des étudiants,
à la demande de leurs enseignants ont également servi
d'intermédiaires dans la soustraction frauduleuse de biens
culturels. Cependant les principaux animateurs du trafic sont les
expatriés. Parmi eux, on dénombre des chercheurs,
des archéologues amateurs, des diplomates, des touristes
"
assure le Pr Kiéthéga.
Adama Diouf, antiquaire et propriétaire de la galérie
Néné Touba souhaite qu'on arrête de prendre
les antiquaires pour des saccageurs. Pour lui, l'antiquaire est
l'enseignant qui explique aux personnes s'intéressant à
l'Afrique et à sa culture, les rites et pratiques à
travers des objets. "Acheter ou voler un objet chargé,
c'est voir les divinités tuer l'impudent. L'antiquaire, pour
moi se doit de protéger les objets de culte. C'est pourquoi,
je n'achèterai jamais ces objets parce qu'ils sont chargés.
Les vendre contribue à aliéner notre culture".
Après quelques instants de silence, il poursuit : "Je
suis fier de ce que je fais et je le fais sans demi-mesure. Ceux
qui disent que les antiquaires sont des voleurs, je leur dis, que
si c'était le cas, depuis 22 ans que je fais ce métier,
je serai devenu milliardaire".
Les personnes responsables de vol sont bannies des communautés
victimes. Ainsi, un assistant en lettre moderne de nationalité
française est interdit de séjour dans les provinces
du Ziro et de la Sissili. Dans les années 1970, il s'est
rendu célèbre dans le trafic des têtes de masques.
Le trafic d'art dépossède les Burkinabè
de leurs âmes
Trois célèbres cas de vol ont été signalés
au Burkina ces dernières années. La statuette de fécondité
des Kurumba, Mamio, volée en 1991, retrouvée en Allemagne.
Une fête a célébré sa restitution en
2001. Le masque Y bga (caïman), du Dondoulma dans l'Oubritenga
volé en 1991, est toujours porté disparu.
Retrouver les objets volés relève souvent de l'impossible.
"Il n'existe pas de fiche d'identification de l'objet (photos,
dessins et caractéristiques)" souligne le Pr Kiéthéga.
Le vol et la vente des objets culturels dépossèdent
les Burkinabè de leurs biens culturels et profitent à
des personnes étrangères et "Certaines personnes,
souligne le Pr Jean-Baptiste Kiéthéga, développent
des arguments abominables selon lesquels, nos objets devraient rester
dans les musées ou collections privées à l'étranger
où ils sont mieux conservés
Elles feignent d'oublier que les sociétés qui ont
enfanté ces uvres ignorent les lieux de dépôt
de ces objets... Ces objets dont la disparition appauvrit davantage
l'Afrique, enrichit le Nord par leur seule présence, par
la valeur marchande qu'ils y acquièrent et par l'exploitation
qui en est faite dans les musées".
Ali Baya, enseignant, reconnaît néanmoins le fait que
les objets africains existent toujours parce que mieux conservés
en Occident. Mais, déplore " l'inexistence de musée
digne de ce nom pour les accueillir
"
Alimata Sawadogo, directrice du Musée national soutient que
"Le Musée est un lieu pour conserver les objets culturels.
L'objet est en sécurité, ce qui contribue à
la lutte contre les trafics".
Le Burkina a signé des conventions internationales et des
textes participant à la lutte contre le trafic d'objets d'art.
Ainsi, l'exportation des biens culturels est astreinte à
la présentation d'une autorisation. "Mais, reconnaît
la directrice du musée national, cette règle est insuffisante.
Nous oeuvrons à la formation des douaniers, gendarmes, et
policiers afin qu'ils reconnaissent et appréhendent les objets
d'art sortant de façon illicite".
Pour que cette lutte soit efficace, il importe d'élaborer
des politiques de recherche, d'information, d'éducation des
populations et des décideurs sur l'importance du patrimoine
culturel. Les Burkinabè d'aujourd'hui sont les gardiens et
les dépositaires de leur patrimoine
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Prof; Jean Baptiste KIETEGA
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Kiéthéga
et la sauvegarde du patrimoine culturel
"Les enseignements que je dispense à l'Université
de Ouagadougou depuis 1974 préparent les étudiants
en Histoire et Archéologie à la prise en compte
et à la valorisation du patrimoine culturel physique"
affirme le Pr. Jean-Baptiste Kiéthéga, maître
de conférence en archéologie de l'Université
de Ouagadougou. Il prépare la relève pour la
poursuite de son combat dans la lutte pour la sauvegarde du
patrimoine culturel burkinabè.
Son engouement pour la protection des biens culturels vient
de sa formation et de ses occupations professionnelles qui
lui ont permis de découvrir l'ampleur des trafics existant
autour des objets culturels et cultuels africains.
Grâce à son engagement pour la protection du
patrimoine national, plusieurs objets ont été
retrouvés. Le plus célèbre des objets
est la statuette de la fécondité Mamio du village
de Ouré dans la province du Soum.
Il mène également des actions ponctuelles de
sensibilisation à travers des conférences et
des écrits ou des actions sur le terrain. C'est ainsi
qu'en 1982 et 1987 " j'ai eu à sensibiliser les
population de Sindou et Borodougou à la conservation
de leurs abris sous roche ; cela en raison de l'accroissement
d'un tourisme incontrôlé. En effet, les touristes
repartaient avec les poteries existant sur les sites
".
Actuellement, il est sur la piste de certains biens culturels
volés comme le masque caïman de Dondoulma dans
le département de Tanghin-Dassouri.
En plus des actions de sensibilisation, le Pr Jean-Baptiste
Kiéthéga a participé entre autres à
l'élaboration de plusieurs textes régissant
le patrimoine culturel physique du Burkina, à l'identification
de quatre sites à l'inscrire sur la lise du patrimoine
mondial de l'Unesco.
Ces interventions se font en marge de ses activités
professionnelles.
Jean-Baptiste Kiéthéga est Maître de conférences
en Archéologie à l'Université de Ouagadougou
depuis juillet 1997 et président de la Commission de
programme doctoral dudit département. Né le
10 mai 1947, le Pr Kiéthéga est marié
et père de 4 enfants.
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Objets d'art, un marché d'escrocs
- "Ce Biga en bronze est un héritage ancestral.
Le chargé de culte funéraire m'a demandé de
vous le donner pour 50 000 f cfa.", déclare Kouèley,
antiquaire.
-"45 000 f cfa", répond Mèl.
-"Non, non, 50 000 f cfa comme l'exige le vieux" rétorque
Kouèley.
-"Eve, qu'est ce que tu en penses" demande Mèl
à son épouse.
- "Je n'en sais rien" affirme-t-elle.
Mèl remet la poupée de bronze à Kouèley
et affirme qu'il réfléchira. Kouèley jette
un coup d'il complice à son ami Méboum, confrère
antiquaire.
Kouèley voit l'occasion de duper le Blanc s'échapper.
Après quelques secondes de réflexion, il adopte une
autre stratégie.
-"Méboum, dis à ton ami Mèl de donner
les 45 000 f cfa. Je dirai au vieux que j'ai consenti à une
réduction".
Néanmoins, Mèl ne veut plus acheter. Il exige de nouveau
à en parler à son épouse. Décontenancé,
Kouèley fait la moue : son coup vient de foirer. L'objet
que Kouèley a tenu à vendre à Mèl n'est
pas un héritage familial pas plus que le chargé de
culte est au courant de l'existence de la poupée en bronze.
Arrivés, à la boutique de Kouèley, les trois
couples d'Occidentaux, ce dimanche ensoleillé, y admirent
"les antiquités". Chacun choisi des objets d'art.
C'est en ce moment que Kouèley soustrait, la poupée
en bronze.
Quelques heures plutard, Kouèley conduit les trois couples
chez "des amis antiquaires qui vendent de véritables
objets d'art venus de Aribinda (Nord du Burkina)". "Ne
dis pas la vérité à ces Blancs-là. Ils
sont à la recherche d'objets anciens. Et bien, on va leur
en donner!" lance Kouèley en langue nationale mooré
à son ami. Puis, une fois dans la concession, Kouèley
présente une case à coucher comme une maisonnette
à fétiche. Après s'être renseignée,
une amie des trois couples les informe de la supercherie. Ceux-ci
se retirent de la concession mais poursuivent néanmoins leur
périple avec Kouèley afin de savoir jusqu'où
peut aller sa cupidité.
Kouèley les conduit, sans pour autant savoir que ses invités
étaient informés de sa supercherie, dans son village
sous prétexte de voir le roi et d'admirer des objets de cultes.
De roi, il s'agit d'un chef de village qui sous l'effet de la surprise
n'a pas eu le temps de soigner sa mise. Ses pieds boueux sont dans
ses babouches des "grandes occasions". Après les
salutations, Kouèley joue au guide. Il montre les poteaux
sculptés du hangar. Fais admirer le tireur de flèche,
taillé dans un bois très récent, qui protége
sa famille. Présente les cannes du chef de terre qui étaient
enfermées dans une case. Conduit le groupe à la tombe
du créateur du village et fais l'historique de la pierre
tombale. Pierre sacrée dira Kouèley et qui ne peut-être
vendue. Vendable !, déclare l'un de ses acolytes, mais à
un prix fort : "Un à six millions". L'arnaque commence
à sentir. Lionel s'énerve et quitte le groupe. La
visite du village continue. Les canaris sont visités, la
grand-mère aveugle... est sur le présentoir. Damien,
à bout, lâche le groupe
De retour chez le "roi", Kouèley et Mèl
entre en conciliabule. Mèl, quelque temps après, rejoint
le groupe un fétiche taillé dans une pierre rouge
et un sac de cuir multicolore : cadeaux du "roi". Le sac
a été payé au marché par Kouèley
lorsqu'il a demandé à s'acheter une carte de recharge
téléphonique
"Depuis trois ans que je suis au Burkina, je refuse de sortir
à cause des arnaques", confesse Mèl. Mais pour
cette fois, il n'y a pas échappé. Il affirme avoir
joué le jeu de "l'antiquaire". Kouèley l'attend
encore dans deux semaines. Il l'a invité à assister
à une cérémonie de danse...
Ramata Soré
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Musée
National du Burkina: Mythe ou réalité?
"Lorsque je suis arrivée au Burkina,
mon premier réflexe a été de vouloir
visiter le Musée national. Quelle a été
ma surprise de savoir qu'il n'en existe pas.", déclare
déçue, une Européenne, nouvelle arrivée
au Burkina. En effet, le Burkina possède depuis 1962
un "Musée virtuelle". "C'est en 2000
que la construction du Musée national a commencé.
D'ici décembre 2003, je pense que les travaux seront
achevés", affirmait confiante à la fin
de l'hivernage dernier, la directrice du Musée national,
Alimata Sawadogo. Puis réfutant l'idée selon
laquelle, il n'y a pas de musée, elle ajoute "Un
musée n'est pas seulement, une salle d'exposition.
C'est l'administration, les habitats traditionnels qu'on trouve
sur le site. D'ailleurs, sous peu, notre direction intégrera
ses locaux". Selon une source bien informée:"Le
retard dans la construction du musée est lié
à des problèmes de marché et de trésorerie...
C'est un projet lourd qui demande des financements extérieurs
mais, à l'heure actuelle, seul le ministère
de la Culture se bat".
Les objets du musée, estimés à 5 000,
sont conservés dans l'ancien réfectoire du lycée
Bogodogo à Ouagadougou. Ce réfectoire sert depuis
quelque sept années de réserve. Les objets du
musée sont des acquisitions ou des produits de collecte
obtenus après sensibilisation de collectionneurs ou
de villageois. Le musée, dira la directrice, s'intéresse
aux objets désacralisés.
"Parfois, j'ai honte de dire à ma famille que
je suis allé au travail. Du matin au soir, on ne fait
que traîner. Il n'y a presque rien à faire",
se lamente un employé du Musée. S'étant
ressaisi, il montre une disquette qu'il tient : "Je suis
en train de préparer une exposition. Mais après,
on nous dira qu'il manque les moyens pour sa réalisation".
En effet, depuis quelques années, des expositions d'objets
d'art ont lieu dans le hall de la Maison du peuple. Ces expositions,
selon l'employé du musée, attire peu de personnes.
"Très souvent, ce sont des Européens qui
viennent. Les nationaux sont très rares. Ils ignorent
leur culture ou plutôt ne s'intéressent pas aux
objets de leur société". Pour pallier cette
situation, en attendant la réalisation du Musée,
la directrice a eu : "Cette année l'école-musée
pour intéresser les élèves et à
travers eux, les parents à la chose culturelle".
En attendant, le musée, symbole régalien et
d'unicité tarde à voir le jour. Les objets d'art
couvent sous la poussière et les Burkinabè sont
de plus en plus attirés par les produits venant de
l'Occident.
Ramata Soré
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