DOSSIER
- Politique
Interview
de Hama Amadou, ex-Premier ministre du Niger
" Tandja fait du cabotage politique "

Hama Amadou ex-premier ministre du Niger
Par Newton Ahmed Barry
A l'hôtel Concorde de la Porte
Maillot, à quelques mètres de l'hôpital
américain de Neuilly, où il reçoit des
soins depuis qu'il a pu s'extirper de l'enfer du bagne de
Koutoukalé, Hama Amadou, l'ancien Premier ministre
du Niger, en relative bonne forme, nous a reçu le mardi
26 mai 2009. La veille et à la surprise générale,
le président Tandja avait dissout l'Assemblée
nationale. Signe s'il en était que l'homme du "
tazartché " tient mordicus à son affaire.
Notre interlocuteur de ce matin n'est-il pas du reste la première
victime expiatoire de cette folle ambition du président
nigérien de rester à la tête du pays au-delà
de son mandat constitutionnel ?
Cette dissolution du parlement et la rumeur persistante qui
provenait de Niamey indiquant que Tandja avait ordonné
l'arrestation en masse des opposants ce jour même (une
liste de 17 personnes avance-t-on) vont influer notre entretien.
Le téléphone de Hama Amadou n'arrête pas
de sonner. Il est en contact permanent avec les leaders politiques
à Niamey, où se met en place un front anti révision.
Mais il est aussi sollicité par les médias internationaux
qui diffusent sur l'Afrique. Même loin de Niamey, Hama
reste toujours incontournable. Le parti présidentiel,
le MNSD/Nasara, lui est encore majoritairement acquis. Sur
les 48 députés, une bonne trentaine lui serait
restée fidèle, de son propre avis. Si on devait
aller directement à de nouvelles législatives,
il est sûr que le président n'aura pas la majorité.
Mais il n'est pas évident que les choses se passent
comme prévu par la constitution, parce que de son propre
avis, Tandja ferait actuellement du "cabotage politique"
qui ne laisse présager rien de bon pour le Niger.
Comment va la santé aujourd'hui ?
Je continue à faire des examens. J'aurai les résultats
dans une dizaine de jours (NDRL nous étions le 26 mai
2009). A partir des résultats, on saura quoi soigner
exactement.
Et le moral ?
Quand on est un homme politique, on a intérêt
à avoir un moral en acier. En Afrique surtout, un homme
politique doit s'attendre aux situations les plus imprévisibles
et les plus inimaginables.
En ce qui vous concerne, à quel moment le divorce
est intervenu entre vous et le président Tandja. Vous
êtes considérés comme celui qui a fait
Tandja, politiquement ?
Disons que ce n'est pas un divorce, c'est une répudiation.
La question serait plus appropriée si elle était
adressée à Tandja lui-même. Un jour, j'ai
constaté qu'il a décidé de mettre un
terme à nos rapports dans des conditions inqualifiables.
Parce que j'ai toujours fait preuve de fidélité
et de loyauté à son endroit. Mais depuis un
certain temps, je le suspectais de vouloir se maintenir au
pouvoir.
Vous voulez dire que la rupture est intervenue à
partir du moment où Tandja a eu l'ambition de ne plus
quitter le pouvoir au terme des deux mandats que lui autorise
la constitution ?
Il ne me l'a jamais dit ouvertement. Mais à travers
certains propos, notamment certaines interventions en Conseil
des ministres, j'avais compris que la présente constitution
le gênait. Un jour en Conseil des ministres, je ne sais
pas si c'est l'émotion qui lui a fait perdre son contrôle,
il s'en est pris en des termes très durs, aux initiateurs
et aux rédacteurs de la présente constitution,
notamment en ces aspects qui la verrouillent contre toute
révision principalement pour le mandat présidentiel.
J'ai compris qu'on ne pouvait pas être véhément
contre ceux qui ont verrouillé la constitution si quelque
part on ne nourrissait pas d'ambitions de se maintenir. Ça
devait être en 2005 que ces propos lui ont échappé.
A cette période, j'avais constaté aussi qu'il
intensifiait autour de moi des contrôles et cela jusque
dans les services rattachés au cabinet du Premier ministre.
J'ai compris alors que tout cela ne pouvait relever que d'une
volonté de se débarrasser de moi.
Si vous avez compris très tôt qu'il vous
en voulait, c'est quand même curieux que vous n'ayez
rien entrepris pour vous protéger.
Comprenez bien que nous sommes dans un contexte où
celui qui tire le premier est un homme mort politiquement.
Si j'avais commencé le premier à accuser le
président Tandja, même si j'exhibais des preuves,
j'aurai été celui qui l'a provoqué. Tout
ce qu'il me ferait serait alors justifié. Il fallait
que je le laisse tirer le premier afin de mettre en évidence
la trahison qu'il ourdissait contre moi.
Il faut bien comprendre que la mentalité et la psychologie
sociales au Niger sont telles que si j'avais agi en premier,
j'aurais été incompris. D'autant plus que rien
ne laissait voir son jeu à l'époque. Les gens
m'auraient alors traité d'ambitieux, d'être trop
pressé et de manquer de respect à un aîné.
Donc tactiquement, je devais le laisser faire. J'avais déjà
fait sept ans comme Premier ministre. J'avais déjà
demandé qu'il me laisse partir dès fin 2007.
Il a refusé. J'avais demandé qu'il me laisse
me présenter aux législatives en 2004, il avait
refusé. J'étais méfiant, mais je ne pouvais
pas résister à l'ensemble des pontes du parti.
J'avais dû m'incliner, mais je savais bien que cela
cachait des arrières-pensées mauvaises. Ce n'était
pas par naïveté que je l'ai laissé faire.
C'était par tactique. Comme il a tiré le premier,
au Niger aujourd'hui, c'est lui qui a la plus mauvaise presse.
Il apparaît comme quelqu'un indigne de confiance. Le
coup qu'il m'a fait l'a complètement démoli
auprès de l'opinion publique nigérienne. Tout
le monde sait quel type de relations nous avons entretenu
ce monsieur et moi. Et combien je l'ai aidé.
A propos, il y avait, à ce qu'on dit, un pacte
secret entre vous. Qu'en est-il exactement ?
Absolument. Avant que l'on ne commence à faire de
la politique, c'est moi qui lui ai proposé de créer
un parti et nous engager. J'avais pris l'engagement de le
soutenir pour qu'il fasse deux mandats à la tête
du pays. Après quoi, lui aussi devait me soutenir.
Ce à quoi il s'était engagé et devant
un témoin. Moi j'ai tenu parole. Je l'ai soutenu pour
ses deux mandats. Quand mon tour est venu, il m'a trahi.
Qui était ce témoin, si éventuellement
on peut savoir qui c'est ?
Ce témoin est connu de beaucoup de Nigériens.
Il s'agit de Amadou Atindé. Et c'était en 1991,
avant même la conférence nationale souveraine.
J'ai décidé de m'associer avec lui en ayant
à l'esprit les conseils du président Kountché
dont j'avais été le directeur de cabinet. Pour
le président Kountché, Tandja était celui
avec qui on pouvait créer un parti qui a une véritable
assise nationale. Il était aussi celui qui pouvait
nous permettre de gagner la présidentielle.
Quand le président Tandja décide de dévoiler
ses nouvelles ambitions, vous en faites immédiatement
les frais. Vous êtes accusé d'avoir détourné
100 millions. Au juste, c'était combien vos fonds secrets
?
Comme Premier ministre, mes fonds secrets étaient
d'environ 600 millions.
Malgré les 600 millions de fonds secrets, vous
avez quand même détourné 100 millions
destinés à la presse ?
C'était des accusations ridicules. D'ailleurs, quelque
temps après, le montant du détournement a été
revu à la baisse pour n'être plus que de 59 millions.
Expliquez-nous de quoi s'agissait-il au juste cette affaire
de 100 millions ?
En 2001, deux ans après notre arrivée au pouvoir,
le président Tandja m'a instruit de faire du lobbying
médiatique pour l'image du Niger, parce qu'en deux
ans, nous avions obtenu des résultats en terme de redressement
des finances publiques. Or malgré cela, le Niger continuait
à être vilipendé au niveau de la presse
internationale. J'ai dit au président que pour faire
ce lobbying, il fallait de l'argent. Il a instruit le ministre
des Finances de mettre à ma disposition 100 millions.
J'ai rétorqué en disant que pour la presse,
100 millions c'était rien, puisqu'il fallait à
la fois mobiliser la presse nationale et celle internationale.
Le président a répondu qu'il fallait commencer
par ça et par la suite on verra.
Quelques temps après, le ministre des Finances met
à la disposition du cabinet du Premier ministre 100
millions pour la presse. J'ai compris que cet argent était
destiné à faire ce que le président Tandja
avait dit. Mais je m'étais organisé à
ce que tout journaliste local qui bénéficiait
de ce fonds puisse émarger sur un document. Nous avions
donc la justification de ceux qui ont pris l'argent et le
montant qu'ils ont pris. Il faut rappeler que ce fonds a été
mis en place en mars 2002. En ce qui concerne la presse internationale,
j'ai fait organiser à Paris un grand déjeuner
de presse et les factures de la prestation étaient
disponibles.
Quand nous avons été convoqué à
la brigade de recherche de la gendarmerie, nous avons apporté
les justificatifs qui s'élevaient à environ
99 millions 750 mille francs CFA. Pour les gendarmes qui nous
ont auditionné, l'affaire était terminée.
On ne pouvait pas parler de détournement puisque nous
avions les justifications de l'utilisation de l'argent. Les
journalistes nigériens qui en avaient bénéficié
sont venus témoigner et ont reconnu les montants mentionnés
au regard de leur nom. Les gendarmes transmettent leur PV
au procureur de la République qui balaie le travail
des gendarmes au motif que les pièces justificatives
ne sont pas éligibles.
Au niveau de l'Assemblée nationale, nous apprendrons
plus tard que les députés ont été
achetés 10 millions chacun, afin de nous mettre en
accusation. L'objectif était de me maintenir en prison
jusqu'à la fin des élections de 2009. Avec ma
neutralisation, Tandja croyait que les choses allaient être
faciles pour lui. Mais dans un point de presse, je l'avais
mis en garde en lui prédisant ce qui lui arrive présentement.
Le président Tandja est assez clair maintenant
sur ses intentions. Sur quoi s'appuie-t-il dans cette entreprise
où il donne l'impression de braver tout le monde ?
Le président Tandja est téléguidé
par des marabouts qui le conduisent directement dans l'impasse.
Aujourd'hui, il installe le Niger dans une grave crise. Je
ne peux pas lire dans les pensées du président,
mais je doute bien qu'il ne se livre actuellement à
une sorte de cabotage politique sans issue. Il a dissout l'Assemblée
nationale et la loi lui fait obligation d'organiser des législatives
au plus tard dans 90 jours. Je ne vois pas comment il pourrait
respecter ce délai dans les conditions actuelles de
notre Commission électorale. Ensuite, s'il persiste
dans son aventure, alors que la Cour constitutionnelle lui
a donné un carton jaune, je ne vois pas devant quelle
instance il ira prêter serment si d'aventure il obtenait
son maintien à la tête de l'Etat. Je dois rappeler
que les membres actuels de la Cour constitutionnelle sont
en poste jusqu'en 2012 et ils sont inamovibles.
Ensuite, en prononçant la dissolution de l'Assemblée
nationale, il a élargi le front des mécontents.
Parce que, même si des partis politiques s'étaient
prononcés contre son projet de référendum,
certains leaders s'étaient bien gardé de se
prononcer. La dissolution de l'Assemblée nationale
devrait délier certains d'entre eux des réserves
qu'ils observaient jusque là.
Dans ces conditions, peut-on craindre un coup d'Etat militaire
?
Je ne sais pas. Mais l'expérience a montré
que les brodequins justifient leur intrusion par des situations
pareilles. Et il faut surtout se méfier quand ils ne
disent rien. Ce que je dois ajouter, c'est qu'une dictature,
comme celle qui est à l'uvre actuellement au
Niger, est dangereuse aussi bien pour les civils que les militaires.
Avez-vous, dans la situation présente, le soutien
de la France ?
La France n'a pas de responsabilité dans la dévolution
du pouvoir au Niger. Maintenant si cela se passe en dehors
du cadre démocratique, c'est possible.
Le président Tandja évoque itérativement
le besoin de terminer ses " chantiers " avant de
partir. Vous qui avez été son Premier ministre
sept ans durant, de quels chantiers parle-t-il au juste ?
Il s'agit, de mon point de vue, de deux chantiers importants.
Le pétrole et l'uranium. Pour le pétrole, le
contrat est déjà signé avec les Chinois.
Pour l'uranium aussi, AREVA a revu les modalités. Le
président Tandja avait été illusionné
par les prix de l'uranium au moment de la révision
des contrats. Malheureusement pour lui, les cours de l'uranium
suivent aussi ceux du pétrole. Ils ne cessent de s'effondrer
depuis. Dans ces conditions, beaucoup de chantiers pourraient
connaître des difficultés pour se réaliser
dans les trois ans demandés par le président.
Mais je constate que sur ce point aussi, les " tazartchistes
" ont évolué. Il ne s'agit plus d'une prolongation
de mandat, mais d'une suppression de la limitation des mandats
présidentiels.
Quelle est la couleur politique de Hama Amadou ?
Je suis un libéral. Parce que pour partager, il faut
d'abord produire abondamment n
Interview réalisée
par
Newton Ahmed Barry
Pourquoi
Tandja a dissout l'Assemblée
Selon des informations concordantes, l'avis de la Cour constitutionnelle
aurait créé un véritable émoi
chez le président Tandja qui n'avait pas prévu
que ses contempteurs iraient aussi loin. Il savait qu'il ne
pouvait pas compter totalement sur les parlementaires nigériens
qui ont à maintes reprises montré leur indépendance
d'esprit. Mais il était confiant de pouvoir en retourner
un nombre assez suffisant pour conduire à bien son
projet. Il l'aurait déjà réussi une fois,
pense-t-on, en s'achetant suffisamment de députés
pour mettre en accusation l'ex- Premier ministre Hama Amadou,
dans une affaire qui reste vraiment à établir.
Et puis malgré la sortie tonitruante de son parti,
la CDS, Mahamane Ousmane, le président du parlement,
était resté bien discret. Une attitude comprise
par les "anti-tazartchistes" comme une bienveillante
indifférence qui faisait bien les affaires de Tandja.
Quand les députés saisissent la Cour constitutionnelle
et que celle-ci rend son avis le 25 mai, c'est la panique
à bord chez Tandja et ses lieutenants, dont les deux
plus proches de lui, se retrouvent au palais présidentiel
pour parer au plus pressé. La crise aurait été
gérée par deux inconditionnels du président.
Albadé Abouba, ministre nigérien de l'Intérieur
et Issoufou Sako, le patron des services de renseignements.
Ils ont analysé toutes les éventualités
de droit ouvertes par l'avis de la Cour constitutionnelle.
Celle qui leur paraissait la plus menaçante était
la mise en accusation du président par les députés
pour "haute trahison". En effet, l'avis de la Cour
est sans équivoque : "le président de la
République ne saurait engager ou poursuivre le changement
de constitution sans violer son serment". Alors le duo
a décidé de ne pas laisser le temps aux députés
de porter le coup fatal. La décision a été
prise de dissoudre l'Assemblée nationale, sans attendre
même le retour de son président qui était
en mission au Nigeria. De l'avis des deux lieutenants de Tandja,
il ne fallait pas laisser plus de 48 heures aux députés.
Maintenant que l'Assemblée nationale est dissoute,
le président et les siens se retrouvent avec un autre
gros souci, le temps. Il faut en effet obligatoirement convoquer
des législatives d'ici à 90 jours, si le pays
est toujours gouverné par la présente constitution.
La parade ici aussi a consisté à organiser,
avant la fin de ce délai, le référendum
promis. Si, comme le pensent le président et ses partisans,
le oui l'emporte, ils se retrouveront alors dans un environnement
constitutionnel plus favorable qui leur donnerait le temps
de programmer à leur guise de nouvelles législatives.
De toute façon, la conséquence directe d'une
victoire du oui au référendum du 4 août
prochain ( la date a été fixé le 5 mai
dernier) serait d'abord d'accorder un bonus gratuit de trois
ans au président, avant qu'il ne se présente
à nouveau à la présidentielle. Il est
prévu en effet, une disposition transitoire qui autorise
que le président Tandja s'octroi, sans frais, trois
ans de plus à la tête de l'Etat. En définitive,
si le tazartché l'emporte le 4 août prochain,
Tandja aurait tout gagné. Un bonus exceptionnel de
trois ans, avant qu'il n'inaugure les mandats sans fin dans
des élections présidentielles qui ne seront
que factices .
Recours constitutionnel
contre le référendum de Tandja
L'opposition nigérienne a déposé dans
l'après midi du lundi 08 juin, un recours devant la
Cour constitutionnelle. Cette démarche du Front pour
la Défense de la Démocratie (FDD) vise à
mettre un terme au projet de référendum sur
la Constitution entrepris par le président Tandja.
La Cour dispose de 05 jours pour statuer sur la légalité
ou non d'un tel référendum. En attendant, opposition
et parti au pouvoir polémiquent sur la compétence
de la Cour constitutionnelle à rendre un arrêt
sur cette requête qui lui est adressée. Les partisans
du président Tandja estiment que "c'est la Chambre
administrative de la Cour suprême qui peut étudier
un tel recours". Tandja est accusé devant la Cours
constitutionnelle d'"excès de pouvoir en matière
électorale".
Par Newton Ahmed Barry
|
Bongo
est mort, panique à bord

Par Newton Ahmed Barry
Et comme il fallait s'y attendre, le cafouillage inhérent
à ce genre de régime n'a pas manqué.
Les lieutenants ont du mal à organiser l'agonie
et à annoncer le décès. Depuis
son départ précipité de Libreville,
un certain 6 mai 2009, les observateurs avisés
savaient qu'il s'agissait d'un "one way ticket"
ou pour le dire en français facile, c'était
un "aller-simple". Déjà au départ
de Libreville, on avait "frôlé le
pire". Bongo, le maître de la Françafrique,
n'était plus lui-même. Le jour de son évacuation
précipitée vers l'Espagne, et ironie du
sort, il ne pouvait pas se rendre en France, au grand
désarroi de ses proches, qui ont alors multiplier
les bourdes.
La première et la plus
inattendue est celle qui annonce le départ du
président pour l'Espagne. Dans ce communiqué
officiel signé de la présidence de la
République, il est annoncé "une suspension
officielle des activités" du président
qui se rend en Espagne pour se reposer et subir des
examens médicaux. C'est une procédure
très inhabituelle à ce niveau de responsabilité.
Un président qui se rend pour des soins ne suspend
pas "officiellement" ses activités.
Il délègue certaines de ses prérogatives,
comme c'est prescrit par la constitution. Or ici, en
réalité, la présidence gabonaise
annonçait, sans le savoir ou le vouloir peut-être,
"la vacance" du pouvoir. Mais dans les régimes
absolutistes du type en vigueur au Gabon et même
chez nous au Burkina Faso, les mécanismes étant
inopérants, quand survient une situation aussi
inattendue, c'est la panique à bord.
On fait alors ce que l'on pourrait appeler, du cabotage
juridictionnel, en faisant des déclarations trop
pressées pour revêtir les formes appropriées.
Le souci, c'est de ne pas ébruiter l'information
en mettant le moins de monde possible dans le secret.
La deuxième chose qui fait penser que le président
n'est pas arrivé en " bon état "
en Espagne, c'est la déclaration du ministre
espagnol des Affaires étrangères. Miguel
Angel Moratinos, dans les premiers jours de l'évacuation
de Bongo, a affirmé que le président gabonais
"va très mal". Il a été
aussitôt vivement pris à partie par son
homologue gabonais, Paul Toungui, par ailleurs gendre
de Bongo. C'est le compagnon de la toute puissante Pascaline
Bongo, collaboratrice directe de son père depuis
des années. Moratinos ne s'est pas seulement
fait tancer par son homologue gabonais. Il a aussi essuyé
les remontrances indignées d'un officiel de l'Elysée
qui a jugé ses propos "choquants et irresponsables".
Une
hospitalisation sous tension
L'hospitalisation du président
Bongo a été entourée d'un mystère
complet. Rien ne filtre et Pascaline Bongo qui a maillé
la chambre d'hôpital de son père ne laissait
personne y accéder. A peine consentait-elle quelques
communications téléphoniques. A Libreville,
très peu de gens savaient ce qui se passait exactement
à la clinique Quiron. Même le Premier ministre
Jean Eyeghe Ndong était à scruter "les
rares indiscrétions de la famille". C'est
pourquoi lorsque notre confrère français
Le Point a annoncé la mort de Bongo, dans la
nuit du 7 juin, la réaction du Premier ministre
a été : "la famille du président
ne m'a pas encore informé".
La psychose s'est donc rapidement installée dans
le pays. Quand de façon inattendue, le ministre
gabonais de la Défense, Ali Bongo Odimba, est,
à son tour, admis à l'hôpital américain
de Neuilly (France), le 23 mai, c'est la panique totale
à Libreville. Pascaline Bongo, la fille du président,
décide alors de le rapatrier dare-dare au pays
pour qu'il y termine sa guérison. Mais refus
catégorique des médecins de la clinique
espagnole qui pensent que le président ne supportera
pas le voyage à cause des soins intensifs qu'on
lui administre. C'est donc Ali Bongo, le ministre de
la Défense, et probable successeur de son père,
qui a été contraint d'écourter
ses soins à Paris et de se "montrer"
officiellement à Libreville.
Pendant ce temps, les responsables gabonais sont devenus
très allergiques à la presse et aux journalistes.
Une équipe de France 24 est interdite d'entrée
au Gabon, malgré ses visas. De l'aéroport
international Léon Mba, ils sont déroutés
vers Brazzaville.
Les journalistes gabonais ont été mis
sous une chape de plomb. Deux journaux ont été
carrément suspendus, accusés d'être
"des supports locaux de la désinformation
et d'intoxication".
Depuis le 6 mai, la sérénité avait
déserté Libreville. Il n'est pas évident
qu'elle y revienne de sitôt. Une rançon
jusque là non démentie des longs règnes
; leur fin se termine mal. Au Gabon, on n'y échappera
pas. Le désordre de la communication qui a entouré
la fin de Bongo montre bien que nous sommes face à
des lendemains incertains. Les dénégations
du Premier ministre Jean Eyeghe Ndong affirmant que
le président Bongo est "bien en vie",
on l'a compris maintenant, n'étaient destinées
qu'à gagner du temps. Parce que le palais du
bord de mer, qui est considéré comme le
siège de la présidence, est davantage
une propriété des Bongo que celle de l'Etat
gabonais. Il est donc inimaginable que les Bongo cèdent
cette propriété à un autre Gabonais.
Pour ceux qui connaissent Libreville, jamais un pouvoir
ne s'est autant confondu avec l'urbanisme. Il y a tout
un quartier qui n'appartient qu'aux Bongo. Alors dans
ces conditions, tout peut arriver et pourquoi pas "le
plus pire" pour reprendre ce néologisme
typiquement africain.
Il y a des signes qui ne trompent pas, comme nous l'avions
déjà expliqué dans ces colonnes,
avec l'arrivée à Libreville de renforts
militaires français. Ils étaient 300 parachutistes
à atterrir dans la capitale gabonaise pour renforcer
les effectifs du 6e Bima, le bataillon d'infanterie
marine. Au même moment, Washington et les Pays-Bas
réactualisaient les fichiers de leurs ressortissants
en donnant des consignes de prudence.
Le Premier ministre ne pouvait pas de toute façon
longtemps nier l'évidence. Bongo est mort. Officiellement,
on a choisi de le faire mourir le 8 juin à 14
heures. Entre temps, des dispositions ont été
prises à Libreville pour sauver les apparences
et éviter l'implosion d'un régime qui
a vécu, malgré la proclamation de l'Etat
de droit en 1990, largement dans les marges du droit
et de la loi. Alors dans ces conditions, le droit et
la loi suffiront-ils à régir la transition
et la dévolution du pouvoir ? Rien n'est moins
sûr. Cependant, on peut penser que la France ne
laissera pas se répéter dans cet autre
territoire de la "françafrique", ce
qui s'est produit en Côte d'Ivoire. Elle va s'impliquer
pour que les choses se passent selon l'agenda caché
de la succession. La présidente du Sénat,
Rose Rogombé, qui serait aussi de la famille
Bongo, puisque selon certaines indiscrétions
à Libreville, elle aurait un enfant de Bongo,
sera vraisemblablement la présidente par intérim.
Les élections dans les 45 jours à venir,
avec une administration et un système Bongo encore
totalement intacts, ne produiront pas des miracles.
C'est un membre de la famille Bongo qui héritera
du pouvoir. Avec "l'ingérence active"
de la France, on évitera le déshonorant
spectacle des Gnassingbé au Togo. Les pronostics
sont dès à présent ouverts. Ali
ou Pascaline? Dans cette course à la succession,
il y a beaucoup de chance que ce soit Pascaline qui
rafle la mise. Ali Bongo exposerait trop les intérêts
de la "famille" et de la Françafrique.
La présidente
du Sénat assure l'intérim
Alors qu'on craignait une entorse
à la loi fondamentale par les Bongo, ceux-ci
semblent jusque là se remettre aux textes constitutionnels.
Ainsi "les fonctions de président de la
République sont provisoirement exercées
par le président du Sénat, Mme Rose Francine
Rogombé" comme l'a déclaré
mardi, la présidente de la Cour constitutionnelle,
Marie-Madeleine Mborantsuo. Agée de 66 ans, la
nouvelle présidente devrait prêter serment
mercredi 10 juin devant le Parlement et la Cour constitutionnelle.
C'est le 16 février dernier que Rose Rogombé
a été élue présidente du
Sénat pour un mandat de six ans. Membre du Parti
Démocratique Gabonais (PDG) fondé par
feu le président Omar Bongo, elle avait bénéficié
du soutien personnel du président pour devenir
la première femme à la tête d'une
institution parlementaire au Gabon. L'émoi étant
encore fort chez les orphelins et héritiers (les
vrais) de "papa Ondimba", il faut attendre
l'accalmie définitive pour mesurer les ambitions
réelles de chaque prétendant au fauteuil.
En attendant, la présidente par intérim
a 45 jours à partir de la date de sa nomination
pour organiser les élections pour la succession
du président défunt.
Qui
pour poursuivre la Françafrique ?
On l'a vu avec la " répudiation
" de Jean Marie Bockel, que la françafrique
n'est pas prête de mourir. Il faut donc assurer
la continuité. Qui va , sur le continent, succéder
à Bongo. Il y a une short liste d'éventuels
successeurs.
Avec Bongo obligé de mourir
dans une clinique espagnole, alors qu'il a toute sa
vie aimé la France, comme les Français
eux-mêmes ne l'aiment certainement pas, pour reprendre
le témoignage de Charles Pasqua, rien ne sera
plus comme avant dans la conduite de la françafrique.
Nous sommes rentrés à présent dans
l'ère de la justice et la gouvernance à
la Bongo ne peut plus prospérer. La françafrique
devra donc s'adapter. En considérant cette évolution
imposée par les circonstances, les présidents
africains susceptibles de prendre la place laissée
vacante par la mort de Bongo ne sont pas nombreux. En
françafrique, les critères de recrutement
des membres sont:
- être un pouvoir fort
- se maintenir longtemps au pouvoir
En considérant ces deux critères, il ne
resterait plus que trois candidats potentiels :
En pole position, il y a notre Blaise Compaoré
qui a été bien introduit par Houphouët
Boigny et qui a déjà rendu d'énormes
services à la françafrique au Libéria,
en Sierra Leone, en Angola et depuis peu au Togo et
en Côte d'Ivoire. Le président burkinabè
est exactement le prototype recherché en françafrique.
Il dirige son pays avec poigne dans une perspective
de pouvoir illimité et familial. Dans vingt ans,
nous devrions nous retrouver dans la situation des Bongo
d'aujourd'hui. Une fratrie Compaoré plus nombreuse
et diversifiée agglutinée au pouvoir qu'elle
est "née trouver". La constance des
régimes de ce type, c'est qu'il liquide physiquement
ou dans la durée, les premiers compagnons du
président. Quand enfin vient l'heure de la succession,
le président a déjà enterré
la plupart de ses compagnons qui ont pris le pouvoir
avec lui. Il ne reste plus autour de lui que ses propres
enfants, nés dans le pouvoir et nourris au biberon
de l'Etat qu'ils considèrent légitimement
comme la propriété de papa.
En deuxième position, il y a le Camerounais Paul
Biya. Mais ce type est tellement bizarre, qu'il n'a
pas l'entregent pour jouer les rôles des présidents
de la françafrique. Un bon président françafrique
est un bon médiateur dans les conflits et les
choses qui ne le regardent pas, mais qui mettent en
péril les intérêts de la françafrique.
Surtout quand ces conflits et ces choses qu'il aide
à régler chez les autres sont massivement
incrustés chez lui. Exemple, Blaise Compaoré
pousse les Togolais à adopter des cartes d'électeurs
infalsifiables alors qu'il pense que chez lui, il faudra
encore attendre.
Selon ce critère, Paul Biya, ce "paresseux1"
qui n'aime rien d'autre que se planquer dans son village,
ne peut pas faire l'affaire. C'est connu au palais d'Etoudi,
Paul Biya ne reçoit ni opposant, ni rebelle de
ses voisins ou d'ailleurs. C'est pourquoi d'ailleurs
les rebelles centrafricains et tchadiens passent par-dessus
le Cameroun, plus proche, pour aller faire les couloirs
des hôtels de Libreville. Justement, c'est un
autre critère du bon président françafricain.
Accueillir et financer les opposants et les rebelles
des autres, pour mieux se donner les moyens de réussir
une éventuelle médiation.
Enfin troisième sur la liste. Le colonel Kadhafi.
Curieusement et contrairement à ce que l'on peut
croire, il a le profil du job. Il a même déjà
rendu service sur les théâtres de la françafrique,
justement au Libéria et en Sierra Leone. C'est
parce qu'il apparaît aujourd'hui comme le candidat
parfait de cette françafrique qu'il ne s'entend
peut-être plus avec notre Blaise Compaoré.
En terme d'avantages comparatifs, il a des pétrodollars
que Blaise n'a pas.
Là aussi, la succession est ouverte. Faites donc
vos jeux, rien ne va plus n
Newton
Ahmed Barry
1-Le Paresseux ou Aï
est un mammifère
d'Amérique tropicale qui passe 80% de son temps
à dormir.
|
.