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DOSSIER - Santé


Trafic de médicaments au Ganzourgou
L'Inspection générale de santé est sur le dossier


Il appartiendra au Ministre de la santé de donner une suite ou non à cette affaire

Par Fati Koanda

Notre article sur la vente illicite des médicaments dans les formations sanitaires au Ganzourgou a provoqué la réaction des autorités du ministère de la Santé. Sur place même, selon des informations concordantes, le médecin-chef de district (MCD) a pris les mesures conservatoires dans les limites de ses prérogatives. Une mission d'inspection serait partie du ministère et devrait produire un rapport. Il reste maintenant le trafiquant des médicaments. Juste après la parution de notre article, il s'était éclipsé quelques jours. Mais il a depuis refait surface. Il a vidé son magasin des produits illicites, mais il est difficile de dire qu'il a arrêté de les vendre. Il semble même qu'en vérité, cette affaire concerne un véritable réseau. Jean-Marie Boukaré Ouédraogo ne serait pas seul dans le trafic. L'affaire déborderait la province du Ganzourgou. D'autres personnels de santé seraient impliqués et pas seulement ceux que nous avons cités dans notre article. Voici la réaction des autorités de tutelle sur cette affaire depuis la publication du reportage.


Les missions se sont succédé dans le Ganzourgou après la publication de l'article sur le trafic des médicaments. Des agents de santé de la province du Ganzourgou sont impliqués dans un trafic de médicaments qu'ils revendent irrégulièrement aux patients. Une mission de la direction régionale est allée sur les lieux pour comprendre ce qui se passe dans le district. Une délégation de l'Inspection générale des services de santé est allée aussi investiguer sur la question. Le ministre de la Santé devrait être situé clairement sur la situation de ventes frauduleuses des médicaments au Ganzourgou à travers l'Inspection générale des services de santé. Ce service dont l'une des missions et de vérifier ces genres d'informations produira un rapport qui sera transmis au ministre de la Santé. Il lui appartiendra alors de donner une suite ou non à l'affaire. En attendant, trois des agents cités dans le journal ont été sommés de s'expliquer. Les intéressés ont déjà produit et transmis des lettres d'explications à qui de droit. Il s'agit de Nana Basile, Mme Compaoré Honorine et Harouna Kagambèiga, tous agents au centre médical de Zorgho. Mme Baguyan épouse du trafiquant et officiellement stagiaire au centre médical et qui ravitaillait ses collègues en médicaments aurait tout simplement été remerciée. Mais le médecin-chef du district de Zorgho soutient qu'un certain nombre de mesures avaient été prises avant la publication de l'article car il avait déjà appris qu'un certain nombre d'agents s'adonnent à des ventes de médicaments. Des rencontres ont été tenues sur la question suite à des plaintes du comité de gestion. Les incriminés auraient été entendus et certains avaient reconnu les faits. Ils auraient fait savoir en ce moment qu'ils se ravitaillaient dans les officines à Ouagadougou. Selon le MCD, ces agents fautifs ont été affectés à des postes où ils n'avaient plus de contacts directs avec les malades. Mais certains se demandent comment un agent comme Harouna Kagambeiga, recruté officiellement en tant que manœuvre a pu souvent être programmé pour assurer la garde? Il semble que l'intéressé, à un moment donné, se promenait même avec les médicaments et les vendait publiquement. Aujourd'hui, la direction du district aurait pris l'affaire au sérieux et des contrôles ont été entrepris dans les différents centres de santé de l'aire sanitaire pour s'assurer de la bonne gestion des médicaments mis à la disposition des responsables. Le trafiquant Jean-Marie Boukaré Ouédraogo qui ravitaillait les agents de santé de la zone a disparu de la ville dès le lendemain de la publication de l'article qui l'incriminait. Avant de partir, l'intéressé a pris le soin de faire sortir tous les médicaments frauduleux de son dépôt. C'est son fils qui est resté et continuait de vendre les médicaments à base de plantes. "Boukaré a eu peur quand il a appris qu'on a parlé de lui dans un journal. Des amis lui ont dit de quitter Zorgho, sinon il sera arrêté par la police. Ce qu'il a fait.. Nous ne savions pas où il était parti, mais nous ne le voyons plus", explique un des se voisins au marché. Une semaine après cette clandestinité, Jean-Marie Boukaré Ouédraogo est de retour à Zorgho. Même s'il se fait désormais de plus en plus rare dans son dépôt, sa boutique reste ouverte comme d'habitude. "Depuis que le journal a parlé de cette affaire, nous ne voyons plus les agents de santé devant le dépôt de Boukaré. Nous ne savons pas s'il continue de leur vendre les médicaments autrement, mais nous ne les voyons plus ici.", raconte son voisin. Selon plusieurs sources, Boukaré n'est pas le seul à vendre frauduleusement les médicaments à Zorgho. Un autre réseau plus grand et plus étendu existe à Zorgho bien avant celui de Boukaré Ouédraogo. Ce réseau aurait des ramifications dans d'autres provinces du pays. Des agents de santé de la zone qui n'ont pas été cités dans notre premier article seraient également impliqués dans ce trafic de médicaments.

Infirmier
Prescripteur et vendeur de médicaments

Dans la plupart de nos Centres de santé, notamment dans les zones reculées de Ouagadougou, le personnel médical assume abusivement le double rôle de prescripteur et de vendeur. Les dérives inévitables n'ont pas tardé à se produire.
Il y a eu depuis l'Initiative de Bamako du début des années 1990, un formidable travail qui a été fait pour solutionner l'épineux problème de l'accès au soin et aux médicaments. Ceux qui ont inventé les généreuses idées de Bamako ont été incontestablement bien inspirés. En son temps, non seulement les centres de santé étaient rares, mais il était davantage plus compliqué pour le malade d'avoir accès aux médicaments. Quand on parle de l'accès aux médicaments, il y a deux aspects qu'il faut prendre en compte. Premièrement, il s'agit de l'accessibilité financière. Avant l'Initiative de Bamako, dans la plupart des officines, les médicaments vendus étaient des spécialités, donc très chers pour les maigres bourses des paysans et des populations de façon générale.
Ensuite, il y avait l'accessibilité géographique. Il y avait très peu de pharmacies. Un malade pouvait faire des centaines de kilomètres pour chercher un médicament qu'il n'est pas sûr de trouver ou de pouvoir acheter.
L'Initiative de Bamako est venue résoudre cette problématique en proposant la vulgarisation des Médicaments Essentiels et Génériques (les MEG) et en instituant dans chaque formation sanitaire, les dépôts des MEG. Cette disposition résolvait du même coup les deux problèmes cruciaux de l'accès au soin. Un médicament moins cher et disponible sur place.
Seulement voilà, toute bonne initiative ne peut échapper à la cupidité des hommes. La présence des MEG dans les formations sanitaires, en raison de l'argent liquide qu'il génère, a travesti rapidement le rapport au soin du personnel médical, surtout dans un contexte de relâchement des contrôles et de l'agonie de la morale.
Les dépôts MEG, dans les formations sanitaires, dans les villages, sont devenus les vaches à lait des infirmiers et des infirmières. Il existe bien entendu les comités de gestion de dépôts. Mais leurs responsables sont très souvent analphabètes et sous la coupe de l'infirmier chef de poste. Les gérants des dépôts sont complaisamment recrutés. Ils remettent quelque fois toute la gestion entre les mains des infirmiers. Quand le gérant rentre le soir, les infirmiers deviennent les prescripteurs et les vendeurs de médicaments. Ils vendent les médicaments à leur prix. Ils vendent aux malades, non pas le médicament qui va le guérir, mais celui qu'ils ont sous la main. Dans les villages, même quand il y a des officines pharmaceutiques bien provisionnées, les infirmiers exigent des malades qu'ils achètent leurs médicaments, autrement ils ne seront pas soignés. Telle est la dérive dans nos centres de santé, notamment dans les villages. Cette dérive est accentuée ou encouragée par une certaine politique d'encadrement qui exige des infirmiers qu'ils fassent du chiffre, quantité de médicaments vendus, et non la qualité des soins qu'ils offrent. Pendant les évaluations, les infirmiers sont jugés sur les performances des dépôts. Il semble que cela serait un gage d'efficacité du personnel du centre. Cette situation a entraîné des dérives inévitables. Comme il faut aux infirmiers être de bons vendeurs de médicaments, pourquoi ils ne le feraient pas pour eux-mêmes ? C'est tout à fait humain.
Le reportage à Zorgho, conduit par notre journaliste Fati Kouanda, le montre très bien. Mais ce qui se passe à Zorgho se passe dans toutes les localités du pays. Des millions de gens sont à la merci des infirmiers et d'un système travesti de soin qui donne la prépondérance à la vente des médicaments et non à la qualité des soins. Au regard de l'évolution de la couverture du pays par les CSPS et les dépôts privés, il est sûrement temps de revoir et d'adapter l'Initiative de Bamako, pour que l'infirmier revienne à son métier : soigner et prescrire quand il n'y a pas de médecin.

Newton Ahmed Barry

 

© L'Evénement - Déc. 2001
Concept. & Réalisation: A. Diallo
Date de mise en ligne: 16 déc. 2008