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DOSSIER - Vie Chère


La révolte contre la faim




Par Sami Bruno Sanogo Gniminou


Au cœur de la grève syndicale des 72 heures, le gouvernement burkinabè fait face à une véritable révolution. Dix milles hommes et femmes étaient dans les rues de Ouagadougou, casseroles battantes, criant : "On a faim !"

"Même si le ministre reste dans son bureau pour affirmer, que seuls 20 % de travailleurs ont suivi la grève, le ciel nous a entendu", avance El hadj Mamadou Nama de l'Union syndicale des travailleurs du Burkina. Mercredi 14 mai, 8 heures 30, la Bourse du travail fourmille d'hommes et de femmes. Au deuxième jour de la grève contre la vie chère, les responsables des différents syndicats, présents dès 7 heures, ont vu arriver, petit à petit, tout ce monde. "Lorsque je suis sorti ce matin de chez moi, j'ai d'abord constaté une fluidité en circulation… Au secteur 29, les écoles sont restées fermées. Dans les ministères, les travailleurs étaient assis devant des portes closes", a constaté Ahmed, la vingtaine, leader de l'Association des élèves et étudiants de Ouagadougou.

La survie chère

Safiatou est veuve, mère de quatre enfants. Elle vendait de la friture de gâteaux et de patates, au bord de la voie publique, tous les soirs pour subvenir aux besoins de sa famille. Ce mercredi 14 mai, c'est plutôt entre l'avenue de la Nation et celle Dimdolobson, qu'elle crie: "Nous ne pouvons plus nourrir nos enfants. On a faim !". En effet, il y a plus d'un mois qu'elle a arrêté son commerce : "Le bidon de 20 litres d'huile coûte très cher. Ce qu'on achetait entre 12000 FCFA et 14000 FCFA n'est plus accessible qu'à partir de 22000 FCFA. La farine de blé, c'est encore pire. Dans quel Burkina sommes-nous, où ceux qui ont de l'argent n'achètent presque rien. Et c'est nous, les pauvres, qui achetons tout, même la survie", se plaint-elle.
Partie intégrale des 72 heures de grève, lancée par la coalition nationale contre la vie chère, la corruption, la fraude, l'impunité et les libertés, la marche de ce mercredi s'est mise en branle à 9 heures. Des bruits de casseroles, marmites, cuillères devaient faire entendre aux rues et au gouvernement "l'insupportabilité" du coût de la vie. Le ras-le-bol de la corruption… "Le sac de riz de 50 kg coûte au moins 20 000 FCFA, la boule de savon 475 FCFA. Le gouvernement nous affirme que cela fait 13500 FCFA. C'est faux ! Les membres du gouvernement n'achètent rien, tout leur est gratuitement donné. Comme cela, ils peuvent bien dormir sur leurs lauriers", s'énerve, dans le cortège, Salif, un père de huit enfants.

La corruption grimpe

Le cortège est parti de la Bourse du travail, en direction de l'avenue de la Nation. Un arrêt, au rond-point des Nations Unies, a donné lieu à des scènes de démonstrations: qui bat le mieux ses couverts ? Des femmes assises, à même le goudron, clamaient haut : "On a faim ! On a faim !". La file s'étendait jusqu' à la Maison du peuple. Un service de sécurité interne, de quelques dizaines de jeunes, veillait au grain. Les déplacements, à l'intérieur du cortège, étaient formellement interdits, à moins d'avoir un badge de la presse.
Au passage des marcheurs, commerces et ateliers, situés au bord de la voie, se fermaient par sympathie ou par crainte des représailles. Un agent de sécurité s'en est pris à un militaire, de garde au mess des officiers. Avenue des armées : "Il faut fermer ta porte. Tu ne vois pas que des gens arrivent", se fâche l'agent. Le militaire reste inactif. Et voilà la bagarre : "Si vous êtes bêtes, restez là ! Vous verrez", vitupère l'agent de sécurité.
En réaction aux manifestations de Bobo et de Ouahigouya, les 20 et 21 février dernier, puis à Ouagadougou, le 28, le gouvernement a entrepris de multiples démarches, pour annoncer "des mesures censées ramener les prix à des niveaux supportables". Cependant, le constat reste tout autre: "Nous sommes dans les rues parce que les prix flambent et la corruption grimpe… Nous demandons un relèvement des salaires", confirme Tolé Sagnon, secrétaire général de la Confédération générale des travailleurs du Burkina (CGT-B).
Ces trois jours de débrayage vise à revendiquer une révision des prix sur le marché pour que le panier de la ménagère burkinabè connaisse des conditions raisonnables. Ce sont quatre grandes villes du Burkina qui marchaient simultanément. Et si une solution salutaire n'est pas trouvée, des journées "ville morte" se profilent à l'horizon. Le gouvernement qui "joue à l'aveugle peut continuer à se voiler la face. Mais quand il sera lucide, il sera trop tard", prévient El hadj Mamadou Nama de l'Union des Syndicats de Travailleurs du Burkina



 

"Sankara avait trouvé la solution"

Seydou Traoré, ancien ministre de l'Agriculture et de l'Elevage

" Produisons et consommons burkinabè", tel était le credo du Conseil national de la Révolution (CNR). Ce mot d'ordre avait suscité de vives réactions de la part d'une fraction de la population. Pour elle, c'était une privation de liberté. Ce fut l'un des arguments utilisés par les "rectificateurs" lors des assises bilan des 4 années de la Révolution. Plus de 20 ans après, l'Histoire donne raison au leader de la Révolution d'août. Considéré en son temps comme un concept idéologique, aujourd'hui ce mot d'ordre s'impose comme une logique économique dans le contexte de la vie chère. A l'occasion de la célébration du 25e anniversaire des journées dites anti-impérialistes des 20, 21, 22 mai, un panel a été organisé le 22 mai par les partis sankaristes et la Fondation Thomas Sankara pour l'Humanité au Centre national de presse Norbert Zongo. Le thème était : " la lutte contre la vie chère, la solution par les idées de Thomas Sankara ". Fidèle Kiethega (conseiller politique du président Sankara), Saïdou Traoré (ministre de l'Agriculture et de l'Elevage sous le CNR) et Alfred Yambangba Sawadogo (directeur du Bureau de suivi des ONG sous la Révolution) ont donné un éclairage sur la politique d'autosuffisance alimentaire appliquée sous le CNR. Pour M. Sawadogo : "les plats locaux avaient commencé à avoir le droit de cité à la présidence du Faso lors des cocktails offerts aux hôtes de marque. Ce fut le cas quand le Président reçut les évêques de l'Afrique de l'Ouest conduits par son éminence le cardinal Paul Zoungrana. Tous les plats étaient du terroir, et ce fut ainsi par la suite : que le vouandzou et les autres beignets de haricot figuraient en bonne place. Fini le caviar, le champagne et les autres douceurs importés." M Sawadogo ajoute que depuis que ces plats sont rentrés à la présidence du Faso, personne n'a plus eu le complexe de les consommer. Par le truchement d'un restaurant populaire tenu à l'époque par le ministère de l'Essor familial et de la solidarité, situé près de l'hôpital Yalgado Ouédraogo appelé "Yidigri", des plats du terroir étaient proposés à des prix imbattables. Saïdou Traoré, ministre de l'Agriculture et de l'Elévage sous la RDP, a éclairé l'assistance sur de grands projets comme le Sourou, la restructuration de son département ministériel et sur la politique de la commercialisation des produits agricoles. Pour la vallée du Sourou, différentes cultures qui y sont pratiquées devraient à terme permettre au Burkina de faire face à ses besoins en production agricole tels le riz, le blé et d'autres spéculations. Le Burkina dépense chaque année 37 milliards de fcfa dans le riz, mais avec une politique adéquate, le pays peut arriver à satisfaire en 5 ans 80% de ses besoins en riz, indique Seydou Traoré. L'ancien chef du département de l'agriculture assure qu'aucun pays n'est misérable. La misère est un choix fataliste. Avec la transformation des mentalités sous la Révolution, le Burkina a démontré que : "tout ce qui sort de l'imagination de l'homme est réalisable par l'homme." Produire mais aussi arriver à écouler. Pour ce faire, le CNR avait mis en garde les spéculateurs qui ne s'embarrassaient d'aucun scrupule en achetant à vil prix les produits locaux. L'Etat achetait les produits aux producteurs à un prix avantageux, ce qui obligeait les commerçants à revoir leurs prix à la hausse.
Pour les 3 panélistes, le Burkina sortira de l'ornière le jour où ses citoyens prendront conscience de leurs propres forces n

Merneptah Noufou Zougmoré





Vie Chère
Vallée du Sourou
Le riz manque, la tomate pourrit


Tiékoura Zalla, prie le gouvernement de mieux organiser l'exploitation rizicole du Sourou


Dans la vallée du Sourou, tantôt la production vivrière est en surplus et pourrit, tantôt elle est déficitaire du fait du manque d'eau. Dans les deux cas, la désolation est le lot des paysans. L'espoir de ces derniers : une probable souveraineté alimentaire instaurée par le gouvernement.
Il y a pénurie de riz dans la zone rizicole de la vallée du Sourou, située à 220 km, au nord-ouest de Ouaga. Ce déficit vient battre en brèche les affirmations selon lesquelles d'énormes quantités de riz existent sur les sites rizicoles de la vallée du Sourou.
"Il n'y a pas de riz ici. La production de la saison dernière a été écoulée par les paysans.", prévient Roland Ilboudo, DMV (Directeur de la mise en valeur) à l'Autorité de mise en valeur de la vallée du Sourou (AMVS). Puis de renchérir : "Cette année, la récolte est mauvaise". En effet, dans cette vallée rizicole, les rizières mises en valeur sont rares. La principale cause : le manque d'eau dans le fleuve Sourou. Ce cours d'eau, selon Roland Ilboudo, est alimenté par le fleuve Mouhoun alors que celui-ci est presqu'à sec. Outre cette première situation, les riziculteurs, par la voix de Tiékoura Zalla, vice-président de la Coopérative agricole de Niassan (Cani), reprochent à l'AMVS d'avoir "fermé les vannes distribuant l'eau". A ce propos, Roland Ilboudo soutient que la gestion des vannes incombe à la Direction régionale de l'agriculture. "L'AMVS ne gère pas les vannes d'eau et les paysans le savent", renchérit-il. Pour clarifier la situation sur cette gestion des vannes, Roland Ilboudo a déclaré que le vendredi 16 mai 2008, le responsable de la Direction régionale de l'agriculture, les paysans et lui se sont rencontrés pour en discuter. Il est ressorti de cette réunion la volonté des paysans de voir l'AMVS gérer les vannes d'eau, étant donné qu'elle connaît les réalités et les besoins des paysans en matière d'eau. Pour l'heure, les différentes parties attendent que cette doléance soit transmise aux autorités compétentes. En 2005 également, le problème de gestion d'eau et de vannes s'est posé. Il a engendré une perte pour les riziculteurs : "Nous avons perdu 35 millions", soutient Tiékoura Zalla. S'agissant des pertes de cette année 2008, les évaluations n'ayant pas été encore faites, ni Roland Ilboudo ni Tiékoura Zalla ne sont en mesure d'estimer le montant des dommages.

Dans les rizières,
on ne rit plus

Malgré cette situation de crise, Roland Ilboudo assure que sa structure fait de son mieux pour "sauver le riz" actuellement cultivé. Pour ce faire, les paysans ont reçu des motopompes devant leur permettre d'aspirer l'eau. Ces dernières ne sont d'aucune utilité du fait que le fleuve Sourou est presqu'à sec. Aussi, les rizières, vastes étendues à perte de vue, sont parsemées d'herbes jaunâtres. Les quelques paysans téméraires qui ont osé mettre en valeur leurs champs ont des plants ressemblant à du gazon. Ils ne possèdent aucun grain de riz. Et les riziculteurs se retrouvent endettés et incapables de rembourser les crédits contractés. "Ma préoccupation actuelle, c'est de savoir comment rembourser les 125 000 f CFA de crédits que j'ai contractés pour l'achat de l'engrais, des grains et de l'eau", se demande Tiékoura.
Avant la pénurie qui sévit dans la vallée du Sourou, le sac de 25 kg de riz coûtait 6 500 F CFA. Actuellement, le même sac est à 9 000 F CFA. Koussé Zalla, riziculteur, affirme que le sac de 50 kg coûte 20 000 F CFA à Kouka, petit village de la région de Bobo-Dioulasso.
Dans la vallée du Sourou, en campagne humide, 700 hectares sont cultivés avec une production de 4 tonnes par hectare (soit 2 800 tonnes). En campagne sèche, la production est de 3 tonnes par hectare. La consommation de riz au Burkina croit de 12% l'an. Cette production donc est loin d'être suffisante pour le marché local. Même la production de toutes les zones rizicoles que sont les vallées du Sourou, de Bagré, du Kou, les plaines de Niéna Dionkélé, Bagré, Kafiguéla... ne couvrent pas la totalité des besoins des Burkinabè. Depuis une dizaine d'années, la production locale de riz paddy est d'environ 100 000 tonnes. Cette croissance pèse sur la balance commerciale en raison de la forte importation du riz. En 2006, par exemple, les importations de riz ont coûté au budget national environ 40 milliards de francs CFA. Pour pallier cette situation, des solutions locales existent. "La potentialité de la vallée est de 300 000 hectares, seulement 3818 hectares sont aménagés dont 910 pour le riz. Seule une volonté politique peut accroître les espaces aménagés", note Roland Ilboudo. L'Etat burkinabè se doit de définir sa politique agricole et alimentaire, avec une priorité pour la production agricole locale et son écoulement.

Mauvais état des routes

Les années précédentes, lorsque le riz était produit en abondance dans la vallée du Sourou, seulement une petite quantité était étuvée par les femmes, "le reste était emmagasiné, puis acheté à vil prix (85 f cfa le kilo) par les commerçants venus de Bobo-Dioulasso ou de Ouagadougou. Or, nous désirons 105 f CFA afin de pouvoir éponger nos dettes", soutient Tiekoura Zalla. Même à ce vil prix, insiste Tiekoura, certains commerçants ne leur remettent pas la totalité des sommes qui leur est due. "D'ailleurs, un acheteur de Ouaga dispose jusqu'à ce jour 5 millions 100 milles f cfa de la Coopérative", conclut-il.
Outre la difficulté d'écoulement du riz, il y a celle de la pré-transformation. La localité de Niassa ne dispose pas d'une décortiqueuse. Les paysans se rendent à Bobo-Dioulasso pour décortiquer le riz. Toutefois, depuis quelques mois, une unité de décorticage, auparavant en panne, vient d'être réparée par un particulier à Gouran, village situé à une dizaine de kilomètres de Niassa. Mais malheureusement, il n'y a plus de riz à décortiquer et cela à cause de la mauvaise saison.
Face à toutes ces embûches, nombreux sont les producteurs qui ont abandonné la riziculture pour la culture de la tomate. Et là également, peine perdue. Le problème d'écoulement et le manque d'acheteurs ont fait pourrir la presque quasi-totalité de la production. "L'an dernier, nous avons écoulé toutes nos productions et nous avons réalisé un chiffre d'affaire de 180 millions. Espérant qu'il en soit ainsi cette année, nous avons doublé les superficies de culture. Malheureusement, nous n'avons pas eu de clients. Presque la quasi-totalité de notre production a pourri", souligne Karim Seri, maire de Di et cultivateur de tomate. Mais au dernier jour de la campagne, c'est-à-dire le 17 mai 2008, des acheteurs ghanéens sont apparus. Ils ont racheté les caisses de 100 kg précédemment vendues à 2 500 F CFA à 15 000 F CFA. L'arrivée tardive des acheteurs, selon karim Dermé, exploitant, s'explique par le mauvais état routier dans cette province de la boucle du Mouhoun. Le bon état des voies de la province du Sanmantenga a précédemment attiré les acheteurs ghanéens dans la localité de Kaya. Cette dernière est également productrice de tomates. Mais les récentes pluies qui ont arrosé cette ville ont fait pourrir les tomates. C'est cette situation qui explique la venue des Ghanéens à Di dans la vallée du Sourou. Les producteurs de tomates n'ont pas des solutions face à leurs difficultés. "Il va falloir que nous réfléchissons à des palliatifs, nous subissions trop de pertes alors que nous ne vivions que de cela", affirme le maire de Di. Le Burkina dispose d'énormes potentialités pour nourrir sa population. Le manque d'engagement de l'Etat et du secteur privé engendre pénurie de riz et pourriture des tomates n

Ramata.sore@gmail.com


 

© L'Evénement - Déc. 2001
Concept. & Réalisation: A. Diallo
Date de mise en ligne:31 mai 2008