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Dossier
Comment l'Etat gère t-il ses cadres ?


 

Maurice Yaméogo

Aboubacar S. Lamizana

Saye Zerbo

Jean-baptiste Ouedraogo

Thomas sankara

Blaise Compaoré
Alizéta Oaogo B

Ces hommes ont assuré des responsabilités suprêmes au niveau de l'Etat burkinabè à un moment donné de son histoire. L'ont-ils toujours fait dans un esprit de justice et d'impartialité qui est la marques des grands hommes ? Chaque régime politique a en effet eu ses bannis et pas toujours pour la bonne cause. Le Burkina peut-il enfin trouver le consensus irrévocable qui permette une gestion saine et républicaine des cadres nationaux ?
L'intérêt supérieur du pays l'exige. La réflexion doit s'engager sans délai pour une prise de conscience salutaire. Le Burkina a besoin de l'esprit et des bras de ses fils pour son développement.

Banis et oubliés de la république


Il voulait (rAnciens ministres, hauts commissaires, chefs de projets…, la liste est longue. Ils ont occupé, à un moment ou à un autre, des postes de premier plan. Ils rongent aujourd'hui leurs freins, pour ceux qui sont toujours en activité, dans leur ministère, mis de fait à la retraite.

Par Idrissa Barry

 

L'une des tares reprochées aux fonctionnaires burkinabè est leur absentéisme. Ce qu'on ignore, c'est que l'Etat lui-même, par le fait de certains de ses représentants, contribue consciemment à cet état de fait. Certains anciens hauts responsables de l'Etat se retrouvent confinés dans des bureaux, à ne rien faire. C'est la gratification qu'on leur donne, comme pour les récompenser d'avoir occupé un haut poste. L'appareil administratif se charge de leur appliquer très sévèrement la loi non écrite de l'isolement. " Je peux dire que j'ai été d'office mise à la retraite après avoir quitté ma fonction de ministre. J'ai été affectée au ministère de la Fonction publique, où je n'avais ni bureau, ni même une chaise pour m'asseoir. J'ai demandé alors à être affectée au ministère des Enseignements secondaire, supérieur et de la Recherche scientifique. Là, j'ai été affectée dans une direction où je partage un bureau avec deux collègues, mais sans aucune charge.", explique une dame, ancien hauts commissaire et ancien ministre sous le régime du Conseil national de la révolution (CNR, 1983-1987). Pourtant, elle estime que ce n'est pas par manque de compétence ni de volonté. Au contraire, elle a la faiblesse de croire que ces deux qualités sont une des raisons de sa mise à l'écart. " Il y a une année où j'ai demandé l'affectation dans un service s'occupant de la question de genre. Quand la directrice du service a appris que je souhaitais faire partie de son équipe, elle a appelé partout où elle pouvait pour dire qu'elle ne me voulait pas. Mon défaut, selon elle, c'est d'avoir une forte personnalité. ", confie-t-elle. Autre tentative, autre refus : " Après le premier essai, j'ai encore tenté dans un autre service. Là, le premier responsable aurait dit qu'il ne pouvait pas travailler avec un ancien ministre, que je finirai par prendre sa place.", ajoute-t-elle. Depuis, elle n'a plus demandé à être affectée. "J'ai fini par comprendre que j'étais un épouvantail pour certaines personnes." Elle partage désormais l'oisiveté avec presque tous ceux qui travaillent dans la direction où elle est cloisonnée depuis au moins dix ans. Cette direction est surnommée "le garage". Ceux qui y "travaillent" sont presque tous d'anciens hauts responsables de l'Etat. Un d'entre eux a écrit à son ministre de tutelle pour le supplier de les occuper, au risque qu'ils ne viennent à perdre la main. " J'ai dit au ministre qu'à force de ne rien nous confier, nous serons un jour incapables d'écrire même nos noms. Ses conseillers ont mal pris la remarque. Pourtant, c'est la réalité. En m'affectant ici, on m'a chargé de faire des synthèses de dossiers et des comptes rendus de réunions. En 2004, je n'ai eu à faire, en tout et pour tout, qu'une synthèse. Il n'y a rien à faire ici. ", raconte, cet ancien coordonnateur de projet. Il serait tombé en disgrâce après avoir refusé (à son ministre) de puiser dans les fonds du projet. Depuis, il croit à un mot d'ordre de boycott à son encontre , adopté par tous les ministres qui se sont succédés au ministère. Ses collègues et lui n'ont pas de papier sur quoi écrire. Ce qui les convainc qu'on les a mis au garage.
- Ancien ambassadeur dans un pays du Maghreb, il a vécu le calvaire, puis l'ostracisme. Retour forcé, internement, puis, cloisonnement dans une direction du ministère de tutelle; ce sont les épreuves d'après diplomatie de celui qui aura ouvert l'ambassade du Burkina dans le pays où il a servi. " Je n'avais vraiment pas quelque chose à faire dans ma direction. A la limite, on ignorait jusqu'à ma présence. ", affirme-t-il. La seule fois où il s'est senti vraiment utile, c'est quand en 1988, on a fait appel à lui dans une commission de réflexion sur l'avenir du Festival panafricain de cinéma et de télévision de Ouagadougou (FESPACO). Entre temps, il a demandé à aller enseigner. C'est à partir de 1998 qu'on a commencé à l'associer dans les ateliers et autres rencontres, mais jamais une quelconque responsabilité à l'intérieur du ministère. Il se console avec "l'honneur d'être invité" aux cérémonies d'ouverture et de clôture de la rencontre annuelle des ambassadeurs du Burkina. Même là, il aurait subi une fois " l'humiliation " de voir, après la cérémonie, son nom et celui d'un autre rayés de la liste des anciens ambassadeurs du Burkina. Même quand il s'est investi dans le mouvement associatif, l'ostracisme ne l'a pas abandonné."L'association que je dirigeais était rarement invitée aux rencontres nationales ou internationales, peut-être à cause de moi. "
Servir l'Etat serait-il synonyme de crime de lèse-majesté ? Il y en a qui vivent le martyr, après avoir servi l'Etat.
- C'est le cas notamment de ce cadre supérieur de banque. De 1983 à 1995, il a occupé de hautes fonctions de l'Etat. Quand il devait rejoindre la banque, son service d'origine, ses responsables ont d'abord exigé qu'il rédige une demande. Après trois mois de tractations, la banque a fini par céder sur son exigence. Ce n'est toutefois pas la fin des tracasseries. Quand il s'est agi de reconstituer sa carrière pour l'admission à la retraite, la banque a tout simplement ignoré les 11 ans qu'il a passés au service de l'Etat. Pourtant, au moment de son détachement, la banque était majoritairement détenue par l'Etat .Mieux, elle a été informée. Aujourd'hui, elle se prévaut de son statut de privé, pour justifier son refus d'accéder à sa requête. Au lieu de 26 ans (1978-2004), la banque considère qu'il n'a que 14 ans de carrière effectifs. Pourtant, d'autres agents, détachés comme lui à la même époque, n'ont pas eu de difficultés à leur retour. Leurs avancements sont effectifs, la reconstruction de leur carrière n'a pas non plus souffert de polémiques. Dans son cas, L'Etat, qui devait le secourir, s'allie au contraire à la banque pour le gruger. D'abord, l'inspection du travail qui n'a rien pu résoudre, ensuite , le tribunal du Travail qui le déboute, alors même que le conseil de la banque estime qu'il a raison dans le fond. " Si servir son Etat devient un acte condamnable, alors je suis prêt à accepter ce qui m'arrive ; au cas contraire, je demande que justice me soit rendue et que le travailleur que je suis soit rétabli dans ses droits… ", plaide-t-il


Polyglotte malgré lui
Il enseignait à l'université de Ouagadougou, à la Faculté des langues, des arts, des sciences humaines et sociales (FLASHS). Il fut reversé par la suite, dans le corps des enseignants des lycées et collèges. Après quelques années en province, il est affecté dans la capitale où, depuis dix ans, il est confiné dans un "bureau obscur". Matin comme soir, il est à l'heure au bureau. Ses collègues admirent cette ténacité, quand on sait qu'il n'y a rien à y faire. Il s'occupe à apprendre les langues dont les ouvrages sont à sa portée. C'est ainsi qu'il a commencé par l'anglais, puis l'allemand, ensuite l'arabe, l'espagnol, l'italien, le portugais et maintenant, il s'est mis à apprendre l'hébreu, la langue des Juifs ou des Israéliens. Notre prof, ironise un de ses collègues, finira par apprendre le chinois !

 

Gérons mieux nos cadres nationaux

Servir l'Etat à un haut niveau est à la fois une chance et une malédiction. Ministres, ambassadeurs, hauts commissaires et autres grands commis de l'Etat se sont retrouvés du jour au lendemain à l'abandon, reclus dans des bureaux obscurs pour les plus chanceux ou sont devenus de pauvres hères sans point d'attache précis. Qu'ont-ils fait pour mériter un tel sort ? Pour certains, ils ont eu le tort d'avoir servi à un moment donné un régime tombé en disgrâce. Chaque régime a ses bannis. D'autres (probablement les plus nombreux) sont tout simplement des oubliés de la République. Combien sont-ils, les hauts cadres de l'Etat qui n'ont rien à faire et qui n'attendent que la fin du mois pour aller toucher leur salaire ?
Notre ambition de départ était de procéder à cet inventaire en donnant la parole à quelques personnalités emblématiques dans l'objectif de montrer ce qui ne va pas dans nos systèmes politiques. S'agit-il en fait de la psychologie des hommes ou d'une logique du pouvoir politique ? Le débat est ouvert. In fine, l'objectif est resté, mais l'échantillon a été redimensionné. Peut-on espérer une gestion républicaine des ressources humaines de l'Etat ? C'est possible.

Dans l'existence mouvementée du Burkina Faso, les chefs d'Etat qui ont eu à diriger ce pays ont connu des fortunes diverses. Deux ex-présidents ne sont plus de ce monde : l'un est mort de mort naturelle et l'autre a été assassiné. Les trois autres " ex " toujours en vie sont devenus des personnes ressources reconnues dont les services sont requis au niveau social et politique. Un statut leur a été octroyé, assorti d'une liste civile qui leur reconnaît un certain nombre d'avantages matériels et financiers. Une liste civile qui a même été revalorisée courant 2004.
En revanche, tel n'est pas le cas de certains anciens ministres et hauts fonctionnaires, qui bien qu'ayant servi l'Etat à un niveau élevé de responsabilité ne rencontrent pas toujours de la part de l'Etat, la reconnaissance qu'ils sont en droit d'attendre, eu égard au rôle éminent qu'ils ont joué à un moment donné. Evidemment, la question reste ouverte quant à savoir s'il faut accorder des avantages à ceux qui furent de hauts dignitaires de l'Etat. En 1990, le problème avait été posé dans le cadre de la Commission constitutionnelle sans toutefois trouver d'issue, sans doute parce qu'il s'agissait là d'une boîte de pandore difficile à refermer.
En effet le nombre pléthorique de ceux qui pourraient être éligibles à ce chapitre a dû être la cause principale de l'ajournement sine die du débat sur la question. Reste que l'image très peu honorable de ces anciennes VIP dont certaines sont devenues de véritables cas sociaux a de quoi émouvoir. Il faut cependant reconnaître que la question est très sensible d'autant que nos gouvernants n'ont pas toujours su faire montre d'équité dans la redistribution de la manne nationale. Il semble cependant que depuis un certain temps ceux qui quittent le gouvernement conservent pendant six mois les mêmes avantages salariaux. Histoire de permettre une sortie en douceur. En fait, le vrai problème est ailleurs.
A quoi emploie t-on ces hommes et ces femmes qui ne sont plus aux affaires ? A rien pour certains et c'est là le problème. La règle consiste à les remettre au secrétariat général de leur ministère pour emploi. Là, on n'est pas pressé de leur trouver quelque chose et quand on finit par en trouver, c'est juste le bureau et une table. Pas le moindre dossier à traiter. Après quelques mois de présence, on fait semblant de vous occuper en vous affectant du courrier ou toute autre tâche bidon. De nombreux cadres supérieurs dont bon nombre sont rompus aux tâches de conception sont ainsi mal ou pas occupés du tout. Alors, ils s'occupent comme ils peuvent. Les plus dynamiques créent des associations où ils développent des activités valorisantes, ceux qui ont des relations se lancent dans la consultance, d'autres encore s'adonnent à des tâches d'enseignement ou font du business. Tout se passe comme s'il se posait un réel problème d'absorption des cadres alors que des besoins existent.

Quel est alors
le problème ?

Commençons par éliminer les faux problèmes. L'explication qu'on donne souvent à cette situation est la non disponibilité de poste correspondant au profil de la personne. Si cet argument se justifie dans quelques cas ponctuels, il ne peut en revanche prospérer quand la situation est structurelle. Qu'un cadre supérieur soit assigné pendant plus de dix ans à des tâches de courrier, cela ressemble plutôt à quelque chose de délibéré. Il ne nous paraît pas que ce pays ait atteint un tel degré de saturation en cadres supérieurs, au point de s'offrir le luxe de les déconsidérer de la sorte. Le problème semble plutôt cacher une absence de politique de valorisation des cadres nationaux. En effet, le Burkina n'a pas la réputation d'exceller dans cette matière. Il offre au contraire l'image d'un pays qui met un soin particulier à végéter dans une vision misérabiliste de nivellement des ambitions et des hommes. L'exemple de l'ancienne compagnie Air Afrique en est la parfaite illustration. Alors que des pays comme le Sénégal et la Côte d'Ivoire écumaient les hautes sphères de l'institution de leurs cadres, le Burkina se contentait de postes subalternes de manœuvres et autres cadres moyens. Et ce n'est pas par impossibilité de fournir des cadres de haut niveau ! Si on assiste depuis un certain temps à une légère amélioration de la représentation nationale dans les institutions régionales et internationales, cela semble être le fait d'initiatives individuelles plutôt qu'une politique réelle de promotion des cadres nationaux. Quand l'Etat intervient, ce n'est pas pour accroître les chances du Burkina dans la compétition, mais pour pistonner un protégé dont le dossier se présente généralement mal. Combien de postes a-t-on perdus à l'international dans ces conditions ? Il semble cependant que l'on assiste aujourd'hui à une prise de conscience au niveau de nos décideurs du désastre que cette absence de vision cause au pays. La création de la Commission de promotion de l'expertise nationale (COPENA) en serait la manifestation concrète.

Qu'est-ce
que la COPENA ?

Créée par un décret du Conseil des ministres en sa séance du 19 mai 1999, la Commission de promotion de l'expertise nationale dont le Secrétariat permanent est dirigé par le philosophe chercheur Jean Baptiste Ouédraogo a pour mission principale de valoriser les cadres nationaux à travers notamment la création de réseaux d'experts nationaux dans les principaux domaines de développement, la création et la gestion d'un fichier d'experts nationaux. L'existence de cette structure est elle-même l'aboutissement d'un processus dont le décret N° 377/PRES du 15 septembre 1998 portant document-cadre de stratégie de valorisation de l'expertise nationale est une des étapes. Cependant, depuis septembre 2000 date d'installation du secrétariat permanent, on est en droit de s'interroger sur l'avenir de cette institution rattachée à la primature d'autant plus que 5 ans après, elle ne dispose toujours pas de personnel cadre en dehors du secrétaire permanent ni de budget de fonctionnement autonome. Son existence semble plus encore menacée par les pratiques et habitudes en cours de la part de ceux qui privilégient le piston plutôt que de faire confiance à la COPENA pour le traitement et le suivi de leurs dossiers. C'est donc aux hauts responsables de l'Etat eux-mêmes, ceux qui par leur position ont la possibilité de peser sur le sort des dossiers, de faire la preuve de leur attachement à la viabilité de la structure. Pour l'heure, leur comportement donne plutôt à penser qu'ils sont poussés à la roue par le processus de libéralisation de Bretton Woods dont l'existence de structures du genre apparaît comme l'accompagnement nécessaire. Malgré le manque apparent de moyens de la COPENA, elle gagnerait à faire un état des lieux à partir d'un inventaire aussi complet que possible des cadres de cette administration publique mal employés ou en " divagation " que certains estiment à environ 20% des effectifs totaux. Si elle peut déjà aider à une réorganisation interne de l'administration en attendant de mettre au point un mécanisme de placement à l'externe, elle aura fait œuvre utile, en attendant l'indispensable changement de mentalités

Germain Bitiou Nama

 

© L'Evénement - Déc. 2001
Concept. & Réalisation: A. Diallo
Date de mise en ligne: 25 janvier 2005