L'une des
tares reprochées aux fonctionnaires burkinabè est leur absentéisme.
Ce qu'on ignore, c'est que l'Etat lui-même, par le fait de certains de ses
représentants, contribue consciemment à cet état de fait.
Certains anciens hauts responsables de l'Etat se retrouvent confinés dans
des bureaux, à ne rien faire. C'est la gratification qu'on leur donne,
comme pour les récompenser d'avoir occupé un haut poste. L'appareil
administratif se charge de leur appliquer très sévèrement
la loi non écrite de l'isolement. " Je peux dire que j'ai été
d'office mise à la retraite après avoir quitté ma fonction
de ministre. J'ai été affectée au ministère de la
Fonction publique, où je n'avais ni bureau, ni même une chaise pour
m'asseoir. J'ai demandé alors à être affectée au ministère
des Enseignements secondaire, supérieur et de la Recherche scientifique.
Là, j'ai été affectée dans une direction où
je partage un bureau avec deux collègues, mais sans aucune charge.",
explique une dame, ancien hauts commissaire et ancien ministre sous le régime
du Conseil national de la révolution (CNR, 1983-1987). Pourtant, elle estime
que ce n'est pas par manque de compétence ni de volonté. Au contraire,
elle a la faiblesse de croire que ces deux qualités sont une des raisons
de sa mise à l'écart. " Il y a une année où j'ai
demandé l'affectation dans un service s'occupant de la question de genre.
Quand la directrice du service a appris que je souhaitais faire partie de son
équipe, elle a appelé partout où elle pouvait pour dire qu'elle
ne me voulait pas. Mon défaut, selon elle, c'est d'avoir une forte personnalité.
", confie-t-elle. Autre tentative, autre refus : " Après le premier
essai, j'ai encore tenté dans un autre service. Là, le premier responsable
aurait dit qu'il ne pouvait pas travailler avec un ancien ministre, que je finirai
par prendre sa place.", ajoute-t-elle. Depuis, elle n'a plus demandé
à être affectée. "J'ai fini par comprendre que j'étais
un épouvantail pour certaines personnes." Elle partage désormais
l'oisiveté avec presque tous ceux qui travaillent dans la direction où
elle est cloisonnée depuis au moins dix ans. Cette direction est surnommée
"le garage". Ceux qui y "travaillent" sont presque tous d'anciens
hauts responsables de l'Etat. Un d'entre eux a écrit à son ministre
de tutelle pour le supplier de les occuper, au risque qu'ils ne viennent à
perdre la main. " J'ai dit au ministre qu'à force de ne rien nous
confier, nous serons un jour incapables d'écrire même nos noms. Ses
conseillers ont mal pris la remarque. Pourtant, c'est la réalité.
En m'affectant ici, on m'a chargé de faire des synthèses de dossiers
et des comptes rendus de réunions. En 2004, je n'ai eu à faire,
en tout et pour tout, qu'une synthèse. Il n'y a rien à faire ici.
", raconte, cet ancien coordonnateur de projet. Il serait tombé en
disgrâce après avoir refusé (à son ministre) de puiser
dans les fonds du projet. Depuis, il croit à un mot d'ordre de boycott
à son encontre , adopté par tous les ministres qui se sont succédés
au ministère. Ses collègues et lui n'ont pas de papier sur quoi
écrire. Ce qui les convainc qu'on les a mis au garage. - Ancien ambassadeur
dans un pays du Maghreb, il a vécu le calvaire, puis l'ostracisme. Retour
forcé, internement, puis, cloisonnement dans une direction du ministère
de tutelle; ce sont les épreuves d'après diplomatie de celui qui
aura ouvert l'ambassade du Burkina dans le pays où il a servi. " Je
n'avais vraiment pas quelque chose à faire dans ma direction. A la limite,
on ignorait jusqu'à ma présence. ", affirme-t-il. La seule
fois où il s'est senti vraiment utile, c'est quand en 1988, on a fait appel
à lui dans une commission de réflexion sur l'avenir du Festival
panafricain de cinéma et de télévision de Ouagadougou (FESPACO).
Entre temps, il a demandé à aller enseigner. C'est à partir
de 1998 qu'on a commencé à l'associer dans les ateliers et autres
rencontres, mais jamais une quelconque responsabilité à l'intérieur
du ministère. Il se console avec "l'honneur d'être invité"
aux cérémonies d'ouverture et de clôture de la rencontre annuelle
des ambassadeurs du Burkina. Même là, il aurait subi une fois "
l'humiliation " de voir, après la cérémonie, son nom
et celui d'un autre rayés de la liste des anciens ambassadeurs du Burkina.
Même quand il s'est investi dans le mouvement associatif, l'ostracisme ne
l'a pas abandonné."L'association que je dirigeais était rarement
invitée aux rencontres nationales ou internationales, peut-être à
cause de moi. " Servir l'Etat serait-il synonyme de crime de lèse-majesté
? Il y en a qui vivent le martyr, après avoir servi l'Etat. - C'est
le cas notamment de ce cadre supérieur de banque. De 1983 à 1995,
il a occupé de hautes fonctions de l'Etat. Quand il devait rejoindre la
banque, son service d'origine, ses responsables ont d'abord exigé qu'il
rédige une demande. Après trois mois de tractations, la banque a
fini par céder sur son exigence. Ce n'est toutefois pas la fin des tracasseries.
Quand il s'est agi de reconstituer sa carrière pour l'admission à
la retraite, la banque a tout simplement ignoré les 11 ans qu'il a passés
au service de l'Etat. Pourtant, au moment de son détachement, la banque
était majoritairement détenue par l'Etat .Mieux, elle a été
informée. Aujourd'hui, elle se prévaut de son statut de privé,
pour justifier son refus d'accéder à sa requête. Au lieu de
26 ans (1978-2004), la banque considère qu'il n'a que 14 ans de carrière
effectifs. Pourtant, d'autres agents, détachés comme lui à
la même époque, n'ont pas eu de difficultés à leur
retour. Leurs avancements sont effectifs, la reconstruction de leur carrière
n'a pas non plus souffert de polémiques. Dans son cas, L'Etat, qui devait
le secourir, s'allie au contraire à la banque pour le gruger. D'abord,
l'inspection du travail qui n'a rien pu résoudre, ensuite , le tribunal
du Travail qui le déboute, alors même que le conseil de la banque
estime qu'il a raison dans le fond. " Si servir son Etat devient un acte
condamnable, alors je suis prêt à accepter ce qui m'arrive ; au cas
contraire, je demande que justice me soit rendue et que le travailleur que je
suis soit rétabli dans ses droits
", plaide-t-il
Polyglotte
malgré lui Il enseignait à
l'université de Ouagadougou, à la Faculté des langues, des
arts, des sciences humaines et sociales (FLASHS). Il fut reversé par la
suite, dans le corps des enseignants des lycées et collèges. Après
quelques années en province, il est affecté dans la capitale où,
depuis dix ans, il est confiné dans un "bureau obscur". Matin
comme soir, il est à l'heure au bureau. Ses collègues admirent cette
ténacité, quand on sait qu'il n'y a rien à y faire. Il s'occupe
à apprendre les langues dont les ouvrages sont à sa portée.
C'est ainsi qu'il a commencé par l'anglais, puis l'allemand, ensuite l'arabe,
l'espagnol, l'italien, le portugais et maintenant, il s'est mis à apprendre
l'hébreu, la langue des Juifs ou des Israéliens. Notre prof, ironise
un de ses collègues, finira par apprendre le chinois !
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