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Dossier : AGRICULTURE


Compagne agricole
Dame nature tiendra-t-elle ses promesses ?

Par Merneptah Noufou Zougmoré
Jusque-là, les pluies ont été au rendez-vous. Elles ont été régulières et relativement bien réparties. Quelques inquiétudes toutefois dans la zone du Sahel où la saison a bien commencé, puis les pluies se sont faites plus rares depuis la première décade d'août. Globalement cependant, la nature devrait tenir ses promesses augurant pour cette année, des récoltes peut-être exceptionnelles.

L'engagement des paysans semble avoir répondu à l'exhortation du politique de faire de cette campagne agricole, une campagne exceptionnelle. La mobilisation est partout présente et les surfaces exploitées ont explosé. C'est une sorte de revanche sur la campagne passée qui a été catastrophique, les pluies, trop abondantes ayant provoqué l'effet inverse de celui recherché. Ce trop plein d'eau n'aura donc servi à rien, parce que mal réparti dans le temps. Comme si cela ne suffisait pas, la conjoncture économique mondiale défavorable s'y est ajoutée, rendant la vie dure en ville et quasi impossible dans les villages.
Il fallait cette année ne pas laisser passer sa chance, surtout qu'il y avait depuis le lancement de la campagne agricole le 30 mai dernier à Kampti, au Sud-ouest du Burkina, un engagement gouvernemental sans précédant à accompagner et à soutenir les producteurs.
Le ministre Laurent Sédogo avait émis le vœu de voir la production céréalière 2008-2009 atteindre 4 320 000 tonnes et 600 000 tonnes de coton. Cette exhortation semble avoir été bien reçue par les paysans et selon des sources avisées, si les pluies se maintiennent ainsi jusqu'en fin septembre, les prévisions pour les céréales devraient être atteintes. Il y a cependant, des réserves pour le coton qui connaît moins d'engouement, probablement à cause des frustrations antérieurement vécues par les producteurs.
Si on devait à la date d'aujourd'hui évaluer la campagne, les spécialistes pensent qu'elle peut être considérée comme très bonne parce que les deux indicateurs d'une bonne campagne sont réunies : bonne physionomie des semis, pluies régulières et suffisantes.

Qu'en est-il des promesses gouvernementales ?

Dès le lancement de la campagne à Kampti, l'Etat avait fait des annonces et des promesses de soutiens aux producteurs afin d'atteindre les objectifs de production fixés. Alors que la campagne agricole rentre dans sa dernière phase, où en est-on ? A défaut d'informations officielles, n'ayant pas pu obtenir de rendez-vous avec le premier responsable de la production végétale malgré nos demandes réitérées, nous nous sommes tourné vers d'autres acteurs. A la Confédération paysanne du Faso (CPF), il n'a pas été possible d'avoir des informations sur la distribution des intrants aux paysans, n'ayant pas été associée. Son président, Bassiaka Dao, déplore l'attitude de son ministère de tutelle. Une autre structure syndicale paysanne, le Syndicat national des travailleurs de l'agro-pastoral (SYNTAP), croit savoir que les dons des semences et des engrais s'effectuent sans grand accroc. Mais c'est seulement maintenant que certains paysans sont servis en engrais. Une dotation tardive qui devrait moins servir pour cette campagne. Encore faut-il que les engrais soient vraiment de bonne qualité. Apparemment, peu de contrôles ont été effectués en ce qui concerne les engrais et les semences. Le problème, s'il s'en trouvait, pourrait donc venir de là. Une mauvaise semence se répercute forcément sur la production et le rendement. Les belles feuilles pourraient donc ne pas promettre de bons fruits.
L'engouement actuel de l'Etat (même tardif) pour le riz est généralement salué par les différents acteurs. Cependant, pour la CPF, la problématique du riz n'est pas tant sa production que sa transformation et son écoulement. Comment résoudre ces questions ? Pour l'instant, pas de perspective concrète. Et pourtant, sans une solution à cette question cruciale, l'enthousiasme des producteurs s'émoussera très vite. L'Etat a donc intérêt à faire de cette question une préoccupation urgente. Pour Bassiaka Dao, l'Etat s'est lié les pieds et les poings par ses engagements avec les institutions de Brettons Woods. Depuis vingt ans, il s'est progressivement désengagé du secteur agricole avec les conséquences que l'on découvre maintenant avec cette crise alimentaire mondiale. Comme un médecin après la mort, ces institutions commencent à reconnaître leurs erreurs, constate le président de la Confédération. Mais le mal est déjà fait et il va être difficile de le corriger. Selon M. Dao, le taux d'intérêt de 12% ajouté à la TVA de 18% dans les banques ne sont pas faits pour permettre aux paysans de s'octroyer des crédits bancaires. Quel riziculteur peut contracter un prêt, se demande M. Dao. Il n'a pas de parcelle en ville à hypothéquer. Alors qu'en Europe, les agriculteurs sont subventionnés. Les prêts bancaires là-bas tiennent compte de la fertilité ou de l'aridité de la région.
Saïdou Eric Ouédraogo, membre du conseil d'administration de la CPF, voit une autre difficulté dans cette volonté gouvernementale d'appuyer les producteurs. Pour lui, le sac de l'engrais NPK se vend à 21 500 frcs CFA, l'urée est au même prix alors que dans des pays comme le Sénégal, le sac de 50 Kg du NPK et de Urée coute chacun 7000F CFA. Dans ces conditions, renchérit M. Dao, comment le paysan peut-il s'en sortir ? " Si la terre pouvait procurer le bien-être, vous croyez que les jeunes allaient se rabattre sur les concours de la Fonction publique ? ", s'interroge M. Dao, avant d'admettre cependant que " tout est une question de volonté politique (…) Avec un hectare ou deux, on peut arriver à scolariser ses enfants, à vivre décemment s'il y a une politique d'appui agricole. Le paysan aussi aspire au bien- être. Il veut un bon engin, il aime les jolies femmes et veut bien s'habiller ", affirme Bassiaka Dao. Il n'y a pas de politique agricole dans nos pays. En Europe, assure M. Eric Ouédraogo, il y a ce qu'on appelle la Politique agricole Commune (PAC). Il cite l'exemple de la subvention de 2 euros (par vache et par jour) dont chaque éleveur européen a droit.
Des documents intéressants sont élaborés dans l'espace CEDEAO en général et au Burkina en particulier. Mais on voit peu de choses sur le terrain, regrette Saidou Eric Ouédraogo. Sur l'exemple de la filière riz, des techniciens affirment qu'avec 40 milliards de frcs CFA, le Burkina peut atteindre l'objectif de nourrir sa population en riz.


Les pluies sont au rendez-vous

Selon le Bulletin agrométéorologique produit par la Direction de la météorologie, la première décade du mois d'août a enregistré d'importantes quantités de pluies sur la majorité des postes suivis. La répartition spatio-temporelle des précipitations est également satisfaisante. Cependant, la station de Bogandé a accusé un léger déficit pluviométrique. Les hauteurs de pluie enregistrées ont varié entre 2,6mm à Bogandé et 104,0 mm à la vallée du Kou. Comparé à la même période de l'année passée, ces totaux décadaires sont déficitaires pour toutes les stations à l'exception de celle de Gaoua. Quant à la situation agricole, à la première décade du mois d'août, les différentes cultures présentent une bonne physionomie malgré la baisse relative de la pluviométrie par rapport à la décade précédente. Le stade phénologique prédominant a été le tallage, montaison pour la culture céréalière, la ramification pour le niébé et la floraison pour les arachides. L'opération culturale a été le sarclage. La situation phytosanitaire est restée calme n

Source : Direction de la météorologie


Fallait-il supprimer l'OFNACER et les ORD ?

La difficile situation alimentaire que vit le Burkina commande à s'interroger sur les choix qui ont conduit les autorités à la suppression d'une institution comme l'Office national des céréales (OFNACER). Cet office, selon Alfred Yambangba Sawadogo, président du SOS Sahel, a aidé pendant des années le Burkina à juguler la famine sur toute l'étendue du territoire. Il se rappelle une saison difficile dans les années 1980 où dans le Sahel, les gens mangeaient les graines d'un arbre épineux appelé " kram-kram ". L'Etat est venu à la rescousse de la population à travers les stocks de l'OFNACER. Dans le domaine de la sécurité alimentaire, l'Office, indique toujours M. Sawadogo, a joué pleinement sa partition. Il achetait les céréales auprès des producteurs de même que chez les commerçants pour les stocker. Mais il s'arrangeait à les renouveler pour qu'elles ne se détériorent pas. Le principal mobile de sa suppression a été sa mauvaise gestion. M. Sawadogo a la conviction que la gestion est une science. Si ceux à qui on avait confié la gestion n'ont pas été à la hauteur, l'office n'y était pour rien. Il fallait y remédier en confiant sa gestion à des hommes capables de faire le travail. Il a la même perception sur les offices régionaux de développement (ORD). Pour lui, la Révolution ne leur a pas fait la part belle. Beaucoup de leurs responsables, accusés de détournement, sont passés devant les Tribunaux populaires de la Révolution (TPR). Mais vu le travail que les ORD ont réalisé, M. Sawadogo pense qu'il y avait lieu de les maintenir. Ils ont ouvert des pistes rurales et coordonnaient efficacement le secteur agro-pastoral. Quant au système de prévoyance institué sous la colonisation que les paysans appelaient " porbayance ", c'est elle qui a donné les banques de céréales, mais là aussi, la gestion n'a pas suivi. M Sawadogo qui trouve leurs reconductions indéniables pour garantir la sécurité alimentaire propose qu'on confie la gestion aux femmes. Généralement, foi de Alfred Yambangba Sawadogo, elles sont bonnes gestionnaires.

MNZ


Jean Pierre Jacob, chercheur antropologue
"L'interdit de vente de terre est une question de justice entre générations"


Jean-Pierre Jacob est professeur à l'Institut des Hautes Etudes Internationales et du Développement de Genève. De 1999 à 2008, il a été chercheur en accueil à l'IRD Ouagadougou. Il est associé au pôle recherche du Laboratoire Citoyennetés (Ouagadougou). Son dernier livre parle de la gestion de la terre dans les communautés villageoises : Terres privées, terres communes. Gouvernement de la nature et des hommes en pays winye, série A travers champs, Paris, IRD Editions, 2007, 281 p. En vente au CIRD (IRD Ouagadougou). Nous l'avons rencontré pour en savoir davantage sur ses différents travaux.

Vous venez de publier un livre intitulé "Terres privées, terres communes" qui traite du "gouvernement de la nature et des hommes". De quoi s'agit-il exactement ?
Dans ce livre, j'ai essayé de montrer comment dans une société donnée (les Winye du Centre-Ouest Burkina), les hommes avaient utilisé les droits sur les ressources naturelles pour créer une organisation politique et régler leurs rapports sociaux. L'idée de fond, c'est que les sociétés coutumières utilisent les droits sur les ressources pour mettre en place un projet social, une certaine idée de la citoyenneté. Ce projet social a plusieurs dimensions. Il est un ensemble de choix concernant les chances de vie des hommes : faut-il mettre en valeur les ressources ou les conserver pour le bénéfice des générations futures ? Faut-il accueillir les étrangers ou consolider les prérogatives autochtones? Faut-il mettre en avant l'intérêt individuel ou l'intérêt collectif ?

Quelles sont les normes qui organisent la gestion de la terre dans le système traditionnel ?
La terre est utilisée pour accroître la grandeur démographique de la communauté, car la grandeur signifie la pérennisation, l'importance politique locale du collectif. Dans les contextes anciens, ce ne sont pas les ressources qui sont rares, mais les hommes. Il faut donc attirer les hommes, des étrangers, car on ne pouvait guère compter sur le croît naturel des populations autochtones pour atteindre rapidement l'objectif de grandeur. On attire les hommes en leur accordant des droits, notamment des droits sur les ressources. Ces valeurs sont restées très prégnantes jusqu'aujourd'hui, même si dans les faits actuellement, la terre devient rare. Dans le Ganzourgou, il n'y a pas longtemps, des anciens disaient qu'ils étaient d'accord pour reconnaître les droits d'exploitants saisonniers qui venaient cultiver sur leur terroir pendant l'hivernage à condition qu'ils viennent vivre au village. Fondamentalement, c'est la grandeur de la communauté qui est recherchée.

On a l'habitude d'entendre que le système traditionnel de gestion de la terre interdit la vente des terres. Quels sont alors les différents droits conférés à ceux qui travaillent la terre ?
Dans mes travaux de terrain, j'ai constaté qu'il y a deux situations assez contrastées en fonction de l'histoire de peuplement. Là où les gens sont arrivés assez anciennement, peu nombreux, sur des terres en quantité suffisante, on a à la fois reconnaissance de droits collectifs (à l'échelle d'un lignage ou d'un segment de lignage) et de droits privés (à l'échelle d'une unité d'exploitation). On a des domaines collectifs (les forba) et à l'intérieur de ceux-ci, des parcelles sur lesquelles des unités d'exploitations spécifiques ont des droits complets (sauf celui de vendre). Par contre, pour des villages formés plus récemment, dans des espaces qui étaient déjà partiellement investis, j'ai constaté qu'en fait, les droits se résument aux droits collectifs. Il n'y a pas de droits individualisés au niveau des unités d'exploitation. Cela s'explique aisément puisque cette logique est la même en matière d'héritage des biens matériels. Si à la mort du père vous avez trois groupes d'enfants de mères différentes et 12 bœufs, vous allez donner à chaque groupe 4 animaux. Mais si le père meurt en ne laissant qu'un seul bœuf, vous n'allez pas pouvoir le partager. C'est l'aîné qui va le garder comme bien commun. C'est la même chose avec la terre. Si vous en avez beaucoup, vous pouvez concéder des droits individuels, mais si vous en avez peu, vous ne concédez que des droits collectifs, dans l'intérêt familial.

Dans le cas des villages qui possèdent assez de terres au point de concéder des droits individuels, est-ce qu'il était possible aux détenteurs de ces droits de vendre leurs terres ?
La terre ne se vendait pas et elle continue à ne pas se vendre dans les villages que j'ai étudiés. J'ai commencé à étudier la société winye depuis 1983 et à part dans les villes qui ont connu des lotissements (Boromo, Siby), il n'y a pas de vente de terre. Dès que vous sortez de la ville, c'est fini, on ne vend pas la terre. Les gens vous expliquent d'abord que si vous vendez la terre, vous allez mourir. Cette explication, c'est pour impressionner les enfants. Lorsqu'on discute plus sérieusement avec eux sur le sujet, on se rend compte que l'interdit de vente de terre est une question de justice entre générations. Ils renvoient à leur cas personnel et vous demandent de leur dire où ils seraient aujourd'hui si leurs ancêtres avaient vendu leurs terres. Dans leur esprit, leurs ancêtres leur ont confié un patrimoine et leur devoir est de le restituer dans son intégralité aux jeunes générations.

L'Etat moderne peut-il et doit-il intégrer les systèmes traditionnels de gestion de la terre dans sa gouvernance ?
Dans mes travaux, je montre que les situations foncières et donc les droits sur les ressources varient quasiment de village en village, parfois de lignage en lignage. On ne peut pas demander à l'Etat de prendre en compte ces diversités. L'Etat a besoin d'un système organisé, généralisé, synoptique, qui soit lisible depuis le centre. La construction de l'Etat ne peut se faire que sur la table rase, la négation des droits coutumiers, parce que la prise en compte de la myriade de situations différentes et de cas particuliers n'est pas possible et que ces droits constituent une concurrence dangereuse aux velléités de mise en forme étatique.

Mais est-ce que les communes ne pourraient pas jouer ce rôle ?
Ce que prévoit la loi foncière en cours de rédaction, c'est un accroissement des prérogatives des communes avec des services fonciers ruraux communaux qui vont se mettre en place pour assurer la constitution, la sécurisation, la gestion du domaine foncier propre à la collectivité territoriale. Le problème, c'est que je n'ai pas l'impression que les communes vont pouvoir assurer cette gestion directement. Il va falloir qu'elles proposent aux acteurs locaux (villageois) une sorte de maîtrise d'ouvrage déléguée en la matière. Cependant, cette conception de la maîtrise d'ouvrage déléguée s'oppose au comportement actuel des maires, qui agissent actuellement dans beaucoup de communes comme de véritables petits potentats locaux. La première chose qu'on aurait dû apprendre aux édiles une fois qu'ils ont été élus, c'est que gouverner c'est se retenir, qu'il importe de réfléchir avant de se lancer à corps perdu dans les lotissements, la recherche tous azimuts de gisements fiscaux, la production d'arrêtés qui restent lettre morte parce qu'ils sont rejetés par les populations. J'ai assez peur pour le futur. Comme d'habitude au Burkina Faso, si les politiques publiques sont en général rédigées par des gens intelligents, leur atterrissage sur le terrain pose problème, soit parce que les moyens n'y sont pas, soit parce qu'il n'y a pas de contrôle du pouvoir local et que les possibilités de développement des opportunismes sont maximum à ce niveau.

Par rapport à la politique de sécurisation foncière, est-ce que vous pensez que c'est une bonne chose pour les paysans. On dit par exemple que c'est parce qu'ils n'ont pas de propriété sur leurs terres qu'ils ne peuvent pas avoir certains avantages comme les crédits ?
Comme l'indique Jean-Philippe Platteau, dans beaucoup de pays d'Afrique, l'accès au crédit dépend d'autres éléments que la seule détention du titre foncier, notamment les caractéristiques du marché de la propriété foncière (capacité d'écouler rapidement les terres saisies en cas de non remboursement), la superficie des propriétés, ou encore la vision culturelle du crédit par les populations…Donc le lien obtention d'un titre foncier/accès au crédit n'est pas évident. En outre, ce que je montre dans mon livre, c'est que les gens, coutumièrement, ont une conception très élaborée de la sécurité foncière. Elle recouvre deux aspects : c'est à la fois une sécurité foncière vue comme un bien commun et une sécurité foncière vue comme un bien privé. Premièrement, chaque fois que c'est possible (terres en quantité suffisante), on sécurise les fonds de terre travaillés par les unités d'exploitation, parce qu'effectivement, les producteurs ont besoin d'une sécurisation de leurs droits pour pouvoir produire et jouir des fruits de leur travail dans la tranquillité. Si chacun peut rentrer n'importe comment dans le champ de l'autre, ça ne peut pas aller. Mais il y a aussi l'autre facette de la sécurité foncière, qui est la sécurité foncière comme bien commun. C'est l'idée qu'un collectif villageois, quelles que soient les différences de statuts - autochtones, migrants, jeunes, femmes…-, ont un droit d'accès à la terre. Saison après saison, il faut s'arranger pour leur trouver la terre. Autre aspect de cette sécurisation foncière comme bien commun, c'est l'idée de justice intergénérationnelle dont nous parlions auparavant, manifestée par l'interdit de vente. Je ne vends pas la terre parce que mes ancêtres ne l'ont pas fait, de manière à ce que mon fils, lorsque son tour vient, en profite. Les experts ne voient en général la question de la sécurité foncière que sous son aspect bien privé et ils fabriquent des paysans sans terre.

Ces dernières années, on constate que les conflits se multiplient. Qu'est-ce qui, selon vous, explique ces conflits et quel regard portez-vous sur la manière dont l'autorité gère ces conflits-là ?
J'ai un problème avec les journalistes sur cette question de conflits sans cesse mis en exergue.

Ce n'est pas une poudrière comme on le dit ?
Je ne crois pas que cela soit une poudrière. Je ne sais pas si l'apparente recrudescence des conflits tient simplement au fait qu'ils sont mieux rapportés et documentés maintenant qu'il y a vingt ans (grâce au travail des médias) ou à des effets de rhétorique : comme on veut à tout prix " vendre " la prochaine loi foncière, on insiste sur l'ampleur des contentieux et on indique immédiatement la voie de sortie de la crise : adopter de toute urgence la prochaine loi foncière. On nous dit sans cesse dans les médias et dans la recherche appliquée : "il y a des conflits, c'est terrible, il faut que cela cesse immédiatement et nous avons la solution". Je suis étonné à l'inverse par la faiblesse du nombre des conflits au Burkina, étant donné la pluralité actuelle des intérêts, entre les paysans qui pratiquent une économie familiale, les éleveurs, les nouveaux acteurs.

Vous dites aussi que les pouvoirs publics ne tiennent pas compte des travaux des chercheurs.
Ce que je dis toujours, c'est que les politiques ne s'intéressent pas aux faits sociologiques. Ils sont ou se représentent comme des gens de l'action et l'action possède une toute autre économie que la recherche.

Est-ce qu'on peut faire une bonne réforme sans tenir compte des travaux de recherche ?
En tant qu'anthropologue, je ne vois pas comment on peut faire une réforme sans tenir compte des faits, mais je constate que les politiques n'aiment pas les faits. Ils sont fondamentalement orientés, surtout en Afrique, sur l'idée que le monde doit être recommencé et qu'ils doivent être les artisans de ce recommencement. A chaque génération de politiciens correspond une envie de faire table rase. Les colons ont essayé de faire table rase des sociétés anciennes, les indépendances de la société coloniale, la révolution des systèmes post-indépendance et maintenant, les démocrates veulent effacer tout ce que la révolution a fait. Il n'y a aucune leçon d'expérience. Je vous citerai la phrase d'A Negri et M. Hart qui conclut mon livre : "Les hommes d'empire sont ceux qui croient aux nouveaux départs, aux chapitres nouveaux, aux nouvelles pages". Ils ont donc toujours besoin d'un monde débarrassé de son histoire n

Interview réalisée par
Idrissa Barry




 

© L'Evénement - Déc. 2001
Concept. & Réalisation: A. Diallo
Date de mise en ligne: 30 Août 2008