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Dossier : Politique


Limogeage de Salif
Ouahigouya n'a pas aimé


Par Idrissa Barry


Dans la cité de naaba Kango, la nouvelle a été accueillie comme une douche froide. C'est la surprise et l'incompréhension
.

Ouahigouya, 27 mars. La 2ème édition du Forum social du Burkina doit ouvrir ses portes à 9h. Dans la ville, aucun signe n'indique la tenue d'une telle manifestation. Au Centre des jeunes, où doit avoir lieu la cérémonie d'ouverture de la rencontre altermondialiste, les conversations sont accaparées plutôt par un sujet : le départ de Salif Diallo du gouvernement. Que s'est-il passé pour que ce baron du régime soit éjecté de l'exécutif burkinabè ? Quel sera son prochain point de chute ? Quelles conséquences son départ aura-t-il sur la vie politique nationale ? Les palabres tournent autour de ces questions. Une autre question hante certains organisateurs du forum : quel impact cette actualité politique aura-t-elle sur le forum social quand on sait que Salif Diallo est originaire de Ouahigouya et constitue un poids lourd dans cette ville ? D'ores et déjà, l'impact est là. Le sujet Salif ravit la vedette aux thèmes à l'ordre du jour du forum que sont la culture du coton OGM, les difficultés des filières riz et lait au Burkina, l'intégration sous régionale et la souveraineté alimentaire, la vie chère de manière générale. A l'heure du début de la cérémonie, on ne voit pas les officiels invités. C'est le gouverneur de la région du Nord qui devrait présider la cérémonie. Les éléments de la gendarmerie sont déployés partout dans la grande cour du Centre, mais les autorités se font, elles, attendre. Certains participants commencent à douter de leur venue. Ils pensent qu'à l'instar de nombreux Ouahigoulais, ces autorités n'ont pas le moral au beau fixe depuis la nuit pascale où leur champion a été débarqué du gouvernement. Ceux qui tiennent ces propos avancent que la plupart des autorités exerçant à Ouahigouya ont été placées par l'infortuné du moment. Pour eux, les officiels ne viendront pas. L'atmosphère est très lourde dans la ville depuis l'éviction de Salif Diallo du gouvernement et aucune autorité n'aimerait trop se faire voir en ce moment.

Une marche avortée

En forme ou pas, certains estiment que le gouverneur doit honorer son engagement par sa présence à l'ouverture du forum. Par petits groupes, sous les arbres ou assis au restaurant Kadiami, les gens échangent en attendant l'arrivée des autorités. Certains participants ne cachent pas leurs appréhensions. Dans la ville, règne en effet, une atmosphère de deuil. "C'est comme si les gens s'étaient concertés. Les maquis ne sont plus animés ces deux jours. Les sono ont diminué de volume", marmonne un gérant de maquis. Les activités tourneraient au ralenti dans la ville depuis cette date. Des semaines avant le limogeage, le malaise était déjà perceptible dans la ville. Un animateur de la radio La Voix du paysan a été suspendu d'antenne pour trois mois par son directeur pour avoir traduit en moré un article de L'Evénement qui annonçait le prochain départ du ministre Salif Diallo du gouvernement. A la fin de sa traduction, il aurait appelé les populations du Yatenga à descendre dans la rue manifester contre cette éventualité. Quand "l'irréparable" s'est finalement produit, dans certains milieux, on s'est souvenu de l'invite de l'animateur. Les esprits étaient préparés pour manifester, mais il aurait manqué une structure ou des gens pour prendre l'initiative. Il semble que c'est Salif Diallo lui-même qui aurait demandé à ses fidèles de ne rien entreprendre. Les gens sont restés donc dans l'expectative. Au lieu du forum, le gouverneur se fait attendre. Les conversations vont bon train.

Les politiques
attendent de voir

En suivant certaines conversations, on se rend compte d'une chose : la compassion envers le partant ou le limogé. On le plaint, on souligne ses qualités de bosseur, sinon de baroudeur. On magnifie son dynamisme et ses talents oratoires. C'est dans cette ambiance qu'arrive enfin le gouverneur accompagné du président du Conseil régional et du haut commissaire. La cérémonie ne tire pas en longueur. Le gouverneur est peu loquace. Aucune allusion à l'actualité brûlante dans les discours. On note néanmoins une absence de taille, celle du maire de Ouahigouya, Abdoulaye Sougouri, un des fidèles lieutenants de Salif Diallo dans la région du Nord. Il s'est fait représenté à la cérémonie. Au même moment, il se tenait une session du conseil municipal. Réunis pour parler du budget, les débats dans les coulisses auraient tourné autour du "problème de Salif", témoigne un conseiller. "Nous sommes venus, espérant avoir plus d'informations sur ce qui est arrivé à notre leader. Mais on nous a simplement dit de nous calmer, de ne rien entreprendre, d'attendre les explications du parti qui viendront bientôt.", confie un conseiller CDP qui a souhaité garder l'anonymat. Le maire que nous avons rencontré le 29 mars se dit surpris par la nouvelle du départ de Salif du gouvernement. " C'est avec regret que nous avons appris son départ. Rien ne présageait ce départ. Certes, les journaux en parlaient, mais au niveau du parti, on n'en a pas parlé. ", affirme le maire Sougouri. Ce qui, à ses yeux, signifie que ce changement n'a pas de conséquence sur son positionnement au sein du parti, le Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP). Il considère toujours Salif comme le n°2 du parti au pouvoir et "le leader de la région du Nord". Voit-il des conséquences pour sa commune ? Sans ambages, il répond : "Son départ va jouer négativement sur la dynamique de développement de la province et singulièrement de la commune. C'est sûr que la place qu'il occupait au gouvernement profitait bien à la commune. Maintenant qu'il n'est plus à ce poste, on craint que les choses ne soient plus comme avant. " Sur le plan politique, il pense qu'il n'y aura pas de bouleversement dans la province, le CDP va conserver sa place de premier parti. Néanmoins, il estime que " c'est un grand vide qu'il (Salif) laisse ", s'il advenait qu'il se retirait de la scène politique. Que pensent ses adversaires de l'ADF/RDA ? Il nous revient que le lendemain de la sortie de Salif du gouvernement, le ministre Gilbert Ouédraogo, président de l'ADF/RDA, natif de Ouahigouya également, aurait tenu à son domicile une réunion avec le bureau local du parti. Il aurait demandé à ses gens d'éviter le sujet avec la presse. Nous n'avons pas pu entrer en contact avec les responsables locaux du parti de l'éléphant malgré nos multiples tentatives. Leurs téléphones ne répondaient pas. Au siège du parti, seul le gardien assurait la permanence. Chez les sankaristes de l'UNIR/MS, on est également peu loquace. Le secrétaire général du parti dans le Yatenga, Zana, "attend de voir la suite" avant de se prononcer. Son camarade B. Etienne B. Ouédraogo pense lui, qu'il y a lieu de s'inquiéter " si ce remaniement vient consacrer la gestion familiale du pouvoir d'Etat". Il voit dans "le débarquement en catimini" de Salif Diallo, la mise au grand jour "des contradictions entre Salif et François", le dernier cité étant le frère cadet du président Blaise Compaoré.
Dans le milieu de la société civile, on pense que ce remaniement n'est ni plus ni moins qu'"une diversion" de plus du système Compaoré. Pour Tasseré Savadogo, coordonnateur des organisations de la société civile du Nord, le pouvoir a l'habitude de créer des événements pour masquer les vrais problèmes du moment. " Avant le départ de Salif, partout les gens parlaient de la vie chère, mais maintenant, tout le monde n'a que le sujet Salif dans la bouche. C'est ainsi que le pouvoir réussit chaque fois à détourner le peuple de ses vraies préoccupations." La supposée guéguerre entre Salif et les frères Compaoré n'est pas un problème, à ses yeux. Pour lui, le vrai problème, c'est le chômage des jeunes. "Salif et Blaise ne s'entendent pas n'est pas notre problème. Ils n'ont qu'à s'entendre pour nous trouver du riz à manger ", dit-il sèchement. Même son de cloche à l'ODJ (Organisation démocratique des jeunes). Son responsable de Ouahigouya, Essimayila Bakouan évalue le départ de Salif à zéro si le système lui-même reste intact. " Ce n'est pas le changement de personne que nous attendons, mais le changement de tout le système. Avec ou sans Salif, c'est le même système fait de corruption, des injustices et d'impunité qui continue à nous gouverner." Un commerçant de la rue principale de la ville résume l'opinion générale des gens à Ouahigouya : "Nous sommes déçus de Blaise. Avec tout ce que Salif a fait pour lui, c'est de cette manière, il le remercie. Il doit comprendre qu'il n'aura plus quelqu'un comme Salif à ses côtés, même pas son petit frère François "




Salif limogé, à qui le tour ? !


Blaise Compaoré en monarque absolu fait le vide de ses amis et se replie sur sa famille

Par Germain Bitiou Nama

Blaise Compaoré s'est donc décidé à " rompre " avec son plus fidèle allié. Dans le scénario imaginé pour l'avenir de son pouvoir, Salif Diallo était devenu un élément encombrant. Le cas Salif était, semble-t-il, un problème posé et à résoudre, et ce fut fait ce 23 mars, jour de Pâques. C'est la première étape d'un scénario qui devrait conduire au démantèlement du CDP ou à tout le moins, à des remises en cause.

L'information est venue du président Blaise Compaoré lui-même. Il y avait au sein du gouvernement, un problème de " collégialité et de " cohérence ". Au détour d'une phrase, les Burkinabè ont compris que Salif Diallo était l'empêcheur de tourner ou plutôt de gérer en rond. Voilà qui nous ramène à ces folles rumeurs qui annonçaient tantôt que Salif avait été congédié d'un Conseil des ministres par le Premier ministre Tertius Zongo pour être venu en retard, tantôt qu'à Bourzanga, les deux hommes ont failli en venir aux mains après une cérémonie de lancement calamiteuse où ils ont publiquement étalé leurs divergences. Si les Burkinabè s'interrogeaient sur la réalité de ces rumeurs avant le limogeage de Salif, ils n'ont plus aucun doute depuis lors. Il n'en reste pas moins que ces incidents continuent d'entraîner des interrogations. Que Tertius Zongo mette à la porte un ministre d'Etat, qui de surcroît est le numéro 2 du parti au pouvoir et réputé jusque-là ami fidèle de Blaise Compaoré, est une chose difficile à avaler. Quant à l'épisode de Bourzanga, il détonne avec l'image de Tertius, un diplomate rompu par vocation aux bonnes manières. Et si par extraordinaire, il se trouve que ces faits sont avérés, alors il faut croire que quelque chose a changé. Non pas parce que Tertius aurait affirmé son autorité face à Salif, Yonli l'avait fait avant lui, d'où leurs mauvais rapports, mais parce que entre camarades adultes, on doit pouvoir s'expliquer autrement. Le fait est qu'avant même que Tertius n'entre en scène, les rapports entre Blaise Compaoré et son ami Salif Diallo n'étaient plus au beau fixe. Il est donc difficile d'expliquer que Tertius soit à la base du départ du ministre d'Etat. Il n'a pu être tout au plus qu'un instrument ou un bouc émissaire.

La pomme de discorde
entre Blaise et Salif

On ne connaît pas de problème personnel entre Blaise et Salif. Le ministre d'Etat était entièrement dévoué à son patron, même quand certains signes pouvaient laisser penser que les deux hommes n'ont plus tout à fait la même vision sur la manière de conduire les affaires du pays. Il est évident qu'un homme d'appareil comme Salif Diallo ne voyait pas d'un bon œil l'importance que prenait la famille du président dans la gestion des choses et des hommes. Outre l'épisode David Ouedraogo où François Compaoré s'est illustré comme celui par qui la crise est arrivée, crise qui a failli mettre fin au pouvoir de son frère, on peut aussi relever la main mise de "la belle-mère nationale" sur les affaires du pays et cela par le truchement de son beau-fils dont on connaît l'influence (en raison de sa position dans le cabinet du président) sur les structures bancaires nationales ainsi que sur les marchés publics. Salif aurait à maintes fois attiré l'attention de son ami Blaise sur le danger constitué par cette belle-mère sans scrupules qui accapare à tour de bras les marchés publics et qui, en revanche, ne s'embarrasse pas des règles de l'art, une fois ceux-ci acquis. La belle-mère a en effet la réputation de livrer des ouvrages mal finis et gare à celui qui oserait s'en plaindre! On raconte qu'elle manoeuvrait contre vents et marées pour s'adjuger un projet de 50 000 villas à construire en dépit des limites manifestes de son entreprise ! Cette tendance à l'affairisme débridé du clan familial, dans une totale impunité, embarrasse plus d'un au sein du parti-Etat. Mais la nature du pouvoir décourage l'expression de ces mécontentements. N'empêche que des militants du CDP et non des moindres n'hésitent plus à poser le problème en privé.
Quant à l'évolution du régime sur le plan politique, bien que le président n'en parle pas encore, des signes évidents montrent bien que François Compaoré, par glissements successifs, est en train d'apparaître comme un prétendant à la succession de son grand frère. Pendant des années, l'homme s'était refusé à des prises de parole publiques. Il est vrai que dans la famille, on n'est pas très tribun, mais la volonté de jouer les premiers rôles politiques n'est pas pour autant absente. La porte d'entrée en politique passe d'abord par le sport où Jean Pierre Palm, un vieil ami du président, lui a déroulé le tapis d'honneur avec le parrainage des compétitions de l'USSUBF. Mais c'est pendant les "20 ans de renaissance démocratique avec Blaise Compaoré" que le scénario imaginé par les frères Compaoré a été le plus lisible. L'événement devait définitivement établir la légitimité politique de François. Mais comme on a pu le constater, ce fut un beau fiasco dont les caciques du CDP qui avaient été volontairement laissés en rade ont dû se réjouir. Surtout que cet événement avait été parachuté sans aucune préparation, alors même que le CDP était en train de préparer un forum sur des questions d'intérêt politique national qui devait se tenir dans la même période. Il n'est pas exclu que la tiédeur manifestée par un certain nombre de cadres du CDP dont Salif Diallo, vis-à-vis de cette activité pirate, ait joué contre ce dernier. On connaît le caractère entier de cet homme qui a d'ailleurs boudé le grand meeting organisé à Pô le 18 octobre. Si donc l'objectif de Blaise était de mettre son frère en pôle position, il était sûr que ses rapports avec celui qui était considéré comme son meilleur ami allaient prendre un coup. Mais ce qui intéresse les analystes politiques au-delà du scénario de dévolution du pouvoir concocté par Blaise et sa famille, c'est la stratégie de Salif Diallo lui-même.

Les ambitions de Salif Diallo

De tous les cadres du CDP, Salif Diallo est certainement un des rares à conserver des convictions fortes en politique. Nombre de combattants originels ont fini par adopter un comportement suiviste devant l'orientation affairiste du régime, s'ils ne sont pas devenus eux-mêmes affairistes. Salif Diallo n'avait de cesse de pester devant l'évolution du CDP en parti administratif. Au troisième congrès du CDP, il a bataillé ferme pour un retour aux valeurs militantes. Sa posture au sein du gouvernement semblait empreinte de la conviction qu'il est un ministre en mission du parti. Il avait du mal à se considérer comme un simple ministre chargé de la gestion d'un département. En dépit de ses dénégations, il se voyait au-dessus de tous ces ministres administratifs préoccupés par les résultats de leurs départements. En plus de cela, il s'est toujours considéré comme un ministre politique au service d'un régime dont il s'estime être un des garants, au même titre que tous les cadres originels. A ses yeux, le pouvoir n'appartient pas à Blaise (même s'il lui reconnaît la posture de chef), mais l'émanation du mouvement politique qui lui a donné naissance. D'où la légitimité qu'il confère au parti qui, pour lui, a vocation à être le pôle d'orientation de l'action gouvernementale. Or visiblement, ce n'est pas le cas. Le parti apparaît plutôt comme un instrument au service du gouvernement. C'est apparemment la raison de la sourde guérilla qu'il livrait à Yonli qu'il accuse d'avoir oublié le parti. Avec Tertius Zongo, il s'est maintenu dans la même ligne de conduite. Ce qui lui arrive montre donc que les deux hommes n'avaient pas la même vision des rapports entre le parti et l'Etat. Sans doute Salif aurait bien aimé s'approprier de leviers suffisamment puissants pour peser sur l'action politique nationale. On dit à ce propos qu'il convoitait le poste de Premier ministre, en particulier après les deux bails de Yonli. Mais à la veille des élections législatives, le chef de l'Etat a préféré reconduire ce dernier. L'arrivée de Tertius Zongo montre que Blaise Compaoré lui-même ne souhaite pas voir le parti prendre l'ascendant sur le gouvernement. Derrière ces querelles de légitimité, il y a donc bien un problème de vision touchant à la position de chacune des entités politiques (gouvernement et parti au pouvoir) sur la vie de la nation.


Ce qui risque
de se passer

On imagine mal un Salif Diallo reclus à son domicile ruminant ses frustrations. L'homme est un monstre politique tout entier formaté dans la politique. Certains disent même qu'il ne sait rien faire d'autre que la politique. Alors si Blaise ne règle pas la question autoritairement, le CDP entrera dans une phase de débat politique. En tant que commissaire à l'orientation politique, Salif Diallo posera les questions qui divisent devant les responsables du parti : Quel doit être le rôle du parti dans la vie du pays, indépendamment des questions électorales ? Les rapports entre le parti et le gouvernement, entre le parti et l'Etat, entre le parti et les associations qui s'inscrivent dans la mouvance du régime. A moins de lui infliger le sort d'un Macky Sall, (cet ancien Premier ministre de Abdoulaye Wade,) Salif risque de continuer à jouer son rôle de responsable politique jusqu'au bout. On l'a vu dans le Zandoma où en sa qualité de commissaire politique régional, il a fait sanctionner tous les militants qui s'étaient singularisés par un comportement anti-parti lors des élections municipales de 2006. Sans considération aucune de leur position sociale ou de leur protection politique. Une intransigeance qui n'a pas fléchi tant que les militants sanctionnés n'auront pas reconnu leur faute et demandé pardon au parti. C'était la condition qu'il avait posée et c'est ce que, selon nos sources, les militants fautifs ont fait pour enfin bénéficier de la clémence du parti. Mais apparemment, au sein du parti, ils ne sont pas nombreux les responsables qui acceptent d'aller aussi loin dans l'application de la rigueur disciplinaire. Le militantisme prôné par Salif a très peu d'adeptes aujourd'hui dans les rangs du CDP. N'empêche qu'ils sont nombreux les militants qui redoutent ce qui se profile à l'horizon et qui s'apparente à un nouveau viol de la Constitution. Si bien que la stratégie de contournement du CDP à travers les structures parallèles de soutien risque de se poursuivre. Et dans cette perspective, l'argent est appelé à faire son œuvre. Du moins, c'est ce qu'on espère. Dans le même temps, le CDP subira de nombreux assauts et il n'est pas sûr que l'appareil du parti sera assez robuste pour tenir. En tout cas, les jours qui viennent nous édifieront sur les stratégies qui se peaufinent dans l'ombre et qui ne vont pas tarder à montrer leurs effets. Ainsi, la disgrâce de Salif préfigure le démantèlement du CDP ou à tout le moins son alignement sans condition dans le processus de monarchisation qui se met en place. Et comme nous l'avons déjà écrit : " on ne ruse pas indéfiniment avec l'évidence !"


 

Blaise Compaoré : le vide complet


Par Newton Ahmed Barry


Le cercle des camarades a été progressivement décimé par des purges ou des disgrâces. Vingt ans après sa prise du pouvoir, Blaise Compaoré est plus que seul. Ou du moins, il est désormais pris en charge par sa famille et ses courtisans.

Les initiés, pour parler de ceux qui ont fait le 15 Octobre avec Blaise Compaoré, utilisent le terme " les dénikélini ". Un terme Bambara qui ne veut pas dire grand-chose, sauf à considérer dans un sens figuré qui signifierait alors "inconscient comme un enfant unique". Effectivement, ceux qui ont perpétré le coup d'Etat du 15 Octobre, dans leur ensemble, étaient des têtes de turcs, pour ne pas dire de vrais voyous. Il se raconte encore des anecdotes parfois lugubres à la radiodiffusion nationale du Burkina où a sévi pendant plus d'une semaine, la bande à Tamini/Salif.
Les yeux rouges, Tamini, que Salif Diallo est allé chercher chez lui juste après le succès du coup d'Etat, est arrivé triomphalement à la rédaction avec cette phrase : "votre petit Sankara là, c'est fini…". La radio nationale, qui était à l'époque, le média le plus important du pays, va être le foyer stratégique de contrôle de l'opinion nationale du Front populaire. Les activistes du nouveau pouvoir, par leur méthode, indisposent plus d'un. Il n'y a pas à l'époque jusqu'à un certain Mahamoudou Ouédraogo que leurs manières cavalières n'avaient exécré. Le soir même du 15 Octobre, la bande à Omar Traoré, celui-là qui lira le texte terrible qui traite Sankara de renégat, fait irruption dans la bandothèque de la radio à la recherche de la musique militaire pour occuper les ondes. La responsable de la bandothèque, une certaine madame C., ayant pris peur se réfugie dans un des placards de son service. On la cherche en vain. Rage de colère, un des "assaillants" intime l'ordre qu'on "foute une balle dans les fesses de cette madame C., si on l'a retrouve…". Les responsables de la radio vont trouver la musique militaire pour ces gens "enragés" et finalement la pauvre madame C. aura les fesses sauves.
Ces quelques petites anecdotes pour décrire un peu l'ambiance de terreur qui a prévalu au début du Front populaire qui est pour ainsi dire "la mère du présent pouvoir". Il a fallu des gens, de véritables têtes brûlées, pour conduire cette terreur. Après la révolution, le Burkina peut aussi revendiquer avoir connu sa période de "terreur".
Que sont-elles devenues aujourd'hui toutes ces personnes ? Elles sont soit mortes dans des conditions atroces, tels les cas de l'ignoble Gaspard Somé, mort dans un accident bizarre après avoir menacé de mort le haut commissaire du Soum, pour une histoire de villa présidentielle inachevée et du sergent Nadié, mort après des années de folie. Certains sont tombés dans la disgrâce, dont le plus célèbre est évidemment l'adjudant Hyacinthe Kafando. D'autres ont tourné autrement comme Gabriel Tamini, qui a depuis lors basculé dans le protestantisme et s'est mis en quelque sorte en retrait des affaires de la République, même s'il continue toujours d'occuper un bureau à la présidence.
Pour la grande majorité des combattants originels, comme l'a si bien écrit Germain Nama ( lire Salif limogé, à qui le tour ?) "ils ont fini par adopter un comportement suiviste devant l'orientation affairiste du régime, s'ils ne sont pas devenus eux-mêmes affairistes".
Progressivement donc, la chose politique a échappé aux camarades des premières heures. Nombre d'entre eux ont été bien récompensés et nommés à des postes " juteux ", comme le colonel Bonkian et cet autre qui s'occupe du parc automobile de l'Etat. Mais tous ont fini par comprendre qu'ils avaient bien intérêt à se contenter de boire le lait, plutôt que de vouloir compter les veaux.
La famille Compaoré est devenue progressivement la vraie gestionnaire du pouvoir. D'abord par la position stratégique de François Compaoré à la présidence, où il s'occupe de l'économie et est devenu rapidement le vrai détenteur du levier économique en ayant la haute main sur le monde des affaires par tous les moyens possibles, y compris par la fabrication d'acteurs marionnettes. Le porte flambeau de cette génération d'hommes et de femmes d'affaires "bling bling", c'est bien évidemment la belle-mère nationale (c'est la vraie belle-mère de François Compaoré). Alizeta Gando est le prototype même de la fulgurance en affaires.
En 1990, elle n'avait que sa moto et quatre ans plus tard, après s'être alliée aux Compaoré, et après que l'Etat lui a accordé un monopole indu, elle devenait milliardaire. Depuis, elle a diversifié ses activités pour toucher l'immobilier Azimmo et puis SOCOGIB. A présent, elle étend ses tentacules dans le BTP. Une évolution qui n'est pas faite pour créer la sérénité au sein des opérateurs du secteur.
Ensuite, il y a la sœur à Ziniaré, devenue au fil des ans l'équivalent de mami fêthè, dans la politique Burkinabè. Les ministres de l'Etat lui font allégeance. Elle ne nomme pas. Mais elle peut utilement intercéder auprès du président.
Comme on peut le voir, le centre du pouvoir est devenu familial. Les ministres du gouvernement, jusqu'au premier d'entre eux, savent qu'ils doivent compter avec ces nouveaux centres de décision et de pouvoir. Le parti, le CDP en l'occurrence, n'est plus grand-chose dans la vie de l'Etat.
Il reste maintenant l'énigme Gilbert Diendiéré. Il y a des années que son départ de son poste était annoncé, sans résultat. En octobre dernier, il était le seul vrai "combattant originel" à avoir accompagné les frères Compaoré à Pô, pour leur saga de légitimation. Il a même témoigné à l'époque sur le rôle éminent joué par Blaise Compaoré dans l'avènement de la révolution. Il a même soutenu qu'en mai 1983, c'était faute d'avoir pu mettre la main sur Blaise Compaoré, que Jean Baptiste Ouédraogo et les siens s'étaient rabattus sur Sankara, Zongo et Lingani.
L'option "familiale et monarchique" du pouvoir se met donc en place. Le gouvernement et les ministres n'ont plus de pouvoir réel. Le parti majoritaire est mis hors jeu par une approche de contournement qui a vu se créer des structures de soutien au chef de l'Etat dirigées par des personnalités économiques et les chefs traditionnels les plus en vue. Dès lors, deux options sont en présence. La première évidemment, c'est un pouvoir à vie, aussi longtemps que possible. Mais à défaut, par exemple si la santé ne le permet plus ou si le président est diminué, une malvoyance grave par exemple, la solution de substitution serait la promotion d'un François Compaoré. Pour se faire, il faut aller vite sans se précipiter et éviter autant que faire se peut l'erreur des héritiers de Eyadema. Comment faire donc pour que François Compaoré soit à la bonne position au bon moment ?

 

Pour l'instant, le CDP soutient Salif

C'est la première fois, de mémoire de journaliste, que le CDP félicite ouvertement un de ses cadres qui a été débarqué du gouvernement. Même Roch Marc Christian Kaboré, alors chef du parti et décagnotté de son poste de Premier ministre n'avait pas eu droit à une telle solidarité du parti.
Or, le bureau politique national réuni le 5 avril dernier "a salué l'engagement et la détermination avec lesquels il a accompli sa mission et l'a félicité pour tous ses efforts en faveur de la promotion du monde rural… " Sans faire un lien avec cette éviction de Salif Diallo, le même bureau politique annonce, dans un objectif d'approfondissement de la démocratie (…) et d'une projection sereine vers l'avenir et pour une approche systémique des questions politiques y afférant : "la nécessité d'approfondir la réflexion et d'ouvrir les débats contradictoires sur les réformes politiques et institutionnelles ".
C'est une phrase bien enrobée. Mais elle annonce au moins deux choses. Il faut un débat et des reformes institutionnelles pour tenir compte de l'avenir. De quel avenir s'agit-il ? De la reforme de la constitution pour faire sauter le verrou de la limitation des mandats présidentiels ou bien, et pour la première fois, le parti va-t-il oser évoquer les questions de succession à la tête de l'Etat ? Mais c'est déjà un signe que d'y penser n

NAB

 

 



© L'Evénement - Déc. 2001
Concept. & Réalisation: A. Diallo
Date de mise en ligne: 20 Avril 2008