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Alassane DRABO, le cri du coeur d'un plasticien au chevet de son continent

L'Afrique trône majestueuse, dans des morceaux de bois d'ébène, savamment attachés par des fils de fer. Un creux sur le côté laisse entrevoir un lot hétéroclite de produits pharmaceutiques venus de l'Occident. Le message est clair et limpide : l'Afrique croule sous l'emprise des déchets toxiques d'origines diverses. L'Afrique sous perfusion, tel était le thème de l'exposition du jeune sculpteur burkinabè, Alassane Drabo, qui a donné un autre visage aux jardins et à la Rotonde du centre culturel français Georges Méliès (CCF-GM) du 07 au 22 novembre dernier.

Par Ludovic O. Kibora

Cette présentation d'œuvres d'art avait plutôt l'allure d'une campagne de sensibilisation à l'égard des pouvoirs publics. N'est-ce pas eux qui ont en charge la santé (publique) du citoyen ? Deux ans de travail pour faire voir gratuitement aux habitants de nos cités, des mastodontes d'art plastique, qui ne se vendent pas à priori, il faut de la conviction et de l'engagement ! De la conviction, Alassane Drabo l'a certainement, lui qui a osé abandonner les bancs de l'école en classe de première pour se consacrer à cette forme d'expression culturelle. Lui qui vient de rentrer d'un séjour artistique à Bruxelles, est bien conscient qu'un artiste ça voyage beaucoup, mais ça ramène peu de chose pour contenter les nombreux frères et sœurs de la famille africaine. En plus, c'est dur de vivre de l'art plastique au Faso, surtout lorsqu'il faut entretenir sa petite famille avec deux gosses. C'est pourquoi, afin de joindre l'utile à l'agréable le jeune Drabo s'est fait designer. Alors, il confectionne meubles et objets utilitaires avec un style culturellement correct. Ce ne sont pas les habitués de la cafét du CCF-GM qui diront le contraire.

Tout est parti d'une banale rencontre. C'est en rendant souvent visite à sa sœur, caissière au CNAA (Centre national d'artisanat d'art), que Drabo alors élève au lycée Philippe Zinda Kaboré est tombé sous le charme d'objets d'arts divers qui bousculèrent en lui ce quelque chose qui y sommeillait. C'était en 1983, un artiste était né. Le talent est inné mais la formation est indispensable pour le dégrossir. C'est ce qui amènera Alassane Drabo à rejoindre son beau-frère et maître, Guy Compaoré dans son atelier de Zogona. Sa culture y sera parfaite. Des stages effectués entre 1993 et 1996, sous l'encadrement de décorateurs et designers de renom tel le français François Kiéné, permettront à l'artiste de prendre de la distance avec l'artisan.

" Je ne crois pas qu'un peuple malade, un continent malade, puisse se développer " Toute sa philosophie est dans ces mots. Le reste, il faut du talent pour l'exprimer. Ce dont ce fils de gendarme né à Koudougou il y a 35 ans, n'en manque pas. Avec la minutie d'un bon enquêteur, Alassane Drabo a su lier du bois au bois, dans tous les sens du terme. Parti de chez son maître en 1996, (rien de durable ne pousse à l'ombre d'un baobab !) il se lance dans le design, la décoration d'intérieur (faut bien vivre de quelque chose !) en poursuivant sa CCC (Communication pour le changement de comportement) grâce à l'art plastique. Sculpture géante et brinquebalante d'une Afrique qui ploie sous le poids des toxines quotidiennement ingurgitées par ses fils. Ces fils à qui on a fait croire l'inefficacité du guérisseur du village, afin de favoriser l'adoption d'une médication occidentale très onéreuse. Des géants alités ou aux bords de l'agonie, des images fortes qui caractérisent avec magnificence une réalité souvent plus cruelle que sa reproduction... Tel est le menu de l'Afrique sous perfusion.

Dans la vision de l'artiste, si espoir il y a, c'est entre les mains du politique. C'est donc une question de bonne gouvernance. Afin, que le quidam qui a perdu confiance en la pharmacopée traditionnelle cesse de héler au passage le vendeur à la sauvette de médicaments " prohibés ", il importe à l'Etat d'être conséquent dans sa stratégie de lutte contre la pauvreté. Sinon, les rafles spectaculaires de petits colporteurs qui ne sont même pas conscients du danger qu'ils représentent, auront toujours des effets d'exemples mitigés. C'est Pourquoi, Drabo qui avant Ouagadougou, avait exposé au centre culturel Henri Matisse de Bobo Dioulasso, ambitionne d'apporter sa modeste contribution en investissant les Halls des mairies et autres grandes salles de réunions internationales avec ses sculptures impressionnantes. L'appel est lancé ! L'expo est poignante et le message se lit sans décodeur. En admirant ces œuvres, on ne peut s'empêcher d'avoir à l'esprit l'image de ces navires poubelles récemment ballottés entre côtes anglaises et américaines. Combien de ces bombes ambulantes ont déjà, nuitamment et dans le silence le plus absolu, déversé leurs cargaisons de malheurs sur les côtes africaines en échange d'espèces sonnantes et trébuchantes ? Tout cela contribue à ennoblir et internationaliser le combat de ce jeune burkinabè et lui donne un aspect qui transcende l'univers de son pauvre petit pays, enclavé de surcroît. L'amertume de l'artiste, qui a eu du mal à obtenir des emballages vides de produits pharmaceutiques auprès des labo et autres centrales d'achats de médicaments de la place est donc légitime. A cela s'ajoute l'absence quasi totale dans les couloirs de son expo, des premiers responsables de la santé publique et de ceux qu'il appelle les " conseillers de la culture ". Des présences qui à n'en pas douter, lui auraient donné du baume au cœur. Peut-être, faudrait-t-il qu'il puisse comme l'Italien Botero, exposer ses colosses sur les abords des Champs Elysées ou comme le Sénégalais Ousmane Sow, occuper les ponts de la Seine, avant que son cher Burkina ne lui déroule le tapis rouge ? En attendant, espérons qu'à défaut de pouvoir les montrer où il veut, Alassane Drabo, trouvera d'ici là, un entrepôt pour stocker ses gigantesques sculptures. Sinon, au prix que ça coûte…


© L'Evénement - Déc. 2001
Concept. & Réalisation: A. Diallo
Date de mise en ligne: 10 Janvier 2004