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Ahmadou Kourouma, le rebelle de la plume
Il aura marqué son époque par sa plume iconoclaste et la luxuriance de son œuvre romanesque, l'une des plus belles du continent.
L'écrivain que pleure le continent aura été un porte-voix des opprimés et des laissés-pour- compte. Témoin de son temps comme savent l'être les vrais écrivains, il s'était imposé comme un maître de la littérature du continent , traçant dans son oeuvre une histoire sans complaisance de l'Afrique à travers ses errements. Rendu célèbre par son premier roman "Le Soleil des indépendances'', en 1968, il avait publié successivement, "Monnè, outrages et défis", "En attendant le vote des bêtes sauvages", ''Allah n'est pas obligé''.

Par Tiégo Tiemtoré

Ecrivain classique sur son continent dès son premier roman, il a fini par gagner l'estime de tout le monde francophone, pour trouver, avec "En attendant le vote des bêtes sauvages" (prix du Livre Inter 1999) et surtout "Allah n'est pas obligé" (prix Renaudot et Goncourt des Lycéens 2000), une aura internationale.

Par l'utilisation de toutes les richesses du parler africain, il aura contribué à faire découvrir l'oralité africaine au public européen.
Chez Kourouma, les proverbes, l'arbre à palabres et autres dictons , qui foisonnent dans son intrigue romanesque deviennent un viatique pour dire la vie.
La misère de ses concitoyens africains nourrit sa plume où ruissellent créativité et liberté. Sa plume, servie par une écriture luxuriante, dérange, titille, brocarde tout ce qui dérange.
Dans toute sa production romanesque, la trame s'inspire du vécu quotidien des populations africaines : les soleils du désenchantement des africains, dans '' Les soleils des Indépendances '', une critique des politiques post-coloniales en Afrique, dans "Monné, outrages et défis'', l'épopée d`un chasseur de la tribu des hommes nus qui devient dictateur africain, dans ''En attendant le vote des bêtes sauvages'', l'aventure tragi-comique d'un enfant soldat dans ''Allah n'est pas obligé''.
Ainsi, le désespoir, la trahison des élites dirigeantes, la guerre et ses affres, l'exploitation des peuples. Deux exemples plus qu'actuels de son inspiration.
Inspiré par une remarque que lui fit un cuisinier alors qu'il résidait au Togo : "Si les hommes refusaient de voter pour Eyadéma, les bêtes sortiraient de la brousse pour voter pour lui.", il entreprit alors d'écrire''En attendant le vote des bêtes sauvages''.
L'histoire de Birahima, l'enfant-soldat, dans son dernier roman, est l'histoire de tous ces gamins enrôlés de force dans les factions protagonistes au Liberia, en RDC, au Congo, en Sierra-Leone, en Côte d'Ivoire, qui voient leurs trajectoires brisées par les rêves par des médiocres. Ils deviennent familiers du sang, des flammes et des cendres.
Dans une confidence faite à MFI, quelques temps avant son décès, il évoquait son prochain roman, dont il avait commencé la rédaction.

"Mon prochain roman se déroule en Côte d'Ivoire. En fait, quand les événements de la Côte d'Ivoire ont commencé, j'étais en train d'écrire un roman dont j'avais situé l'action dans la Guinée de Sékou Touré. Mais mes filles m'ont dit que je devais écrire sur les événements graves qui se passent dans mon pays depuis quelque temps. Elles ont fini par me convaincre. J'ai donc interrompu le livre en cours pour imaginer une suite à mon dernier roman, Allah n'est pas obligé. L'enfant-soldat Birahima revient à Abidjan où il découvre des charniers… C'est un pas de plus vers la barbarie!''

L'homme était aussi un engagé politique, qui voulait rester fidèle à la dénonciation des mœurs politiques.
Mêlé, dès sa jeunesse, aux mouvements d'émancipation anti-colonialiste, Kourouma a été, une partie de sa vie, le type de révolutionnaire classique : arrestation, enrôlement dans l'armée, séjour en Indochine, activités militantes au sein de la Fédération des Etudiants d'Afrique noire en France (FEANF), implication dans le "complot" contre Houphouët-Boigny, exil, amnistie et - la représentation de sa pièce : "Le diseur de la vérité" en son temps lui avait valu chômage et exil.
A 76 ans, l'enfant de Togobala rentre dans la légende, statufié dans une tunique de héros de la plume africaine et francophone.

· signifie "la fuite est finie" en langues malinké, bambara, dioula.


© L'Evénement - Déc. 2001
Concept. & Réalisation: A. Diallo
Date de mise en ligne: 26 décembre 2003