De l'enfer haïtien à
celui burkinabè, vivre au paradis dépend de nous

Par Ramata Soré
Le paradis n'est pas au dessus, ni l'enfer en dessous de nous.
Les deux existent sur terre. Il tient à nous de vivre
dans l'un ou l'autre. Et si l'on choisit l'enfer, il va de soi
que l'homme paraîtra faible et misérable lorsque
la nature s'acharne contre lui. L'être humain peut uvrer
à mettre fin, non pas aux calamites naturelles, car elles
sont inévitables, mais à sa souffrance du fait
qu'il dispose de l'intelligence nécessaire pour atténuer
l'adversité de la nature. Comme l'a si bien dit notre
défunt président, Thomas Sankara, "il faut
oser inventer l'avenir" afin de garantir le paradis. Cette
invention se trouve dans la capacité humaine à
anticiper, à se responsabiliser, à être
indépendant et autonome.
L'Afrique est une fois de plus, mise à l'index, à
travers la catastrophe qui a détruit la capitale haïtienne
le 12 janvier dernier. Nombreux sont les médias occidentaux
qui font référence à Haïti non pas
comme le pays des esclaves venus de notre continent, mais comme
un pays dont la souffrance est la copie conforme de ceux existant
sur le berceau de l'humanité et qui ont à jamais
besoin de l'Occident pour se sortir de misère.
Déluge de douleur. Les séquelles du tremblement
de terre en Haïti sont insupportables. Selon les Nations
Unies : trois millions de personnes sont touchées. Trois
cent mille sont sans abris. Pour le moment, soixante dix mille
cadavres ont été enterrés dans des fosses
communes. Le nombre total de morts est estimé à
plus de 200 000. En fait, seul Dieu sait le nombre exact des
victimes.
Des visages boursouflés. Des crânes désossés.
Des cris de douleurs et de détresse. Le désespoir
de parents entendant le dernier soupir de leurs proches piégés
sous les décombres et incapables de les sauver déchirent
le cur de celle ou celui qui, grâce à la
télévision et internet, est si proche et en même
temps si loin de cette douleur car ne pouvant rien faire sinon
que de compatir. Des milliers de cadavres jetés à
même les ruelles. Et dans ce désordre, des pilleurs
donnent une autre facette du pays. Ce déluge, en boucle
sur CNN, MNSBC, FOX news, etc., passe 24 heures par jour et
ce depuis, le 12 janvier. L'émotion est à son
comble, l'insupportable misère, exploitée par
ces médias, heurte, mais c'est la triste réalité.
Les différents médias occidentaux sont amnésiques
ou font semblant de l'être. Ils oublient de mentionner
que Haïti n'était pas seulement que la première
nation Black comme le disent les Américains, mais, la
seconde république indépendante après les
Etats-Unis. En outre, la quasi totalité des médias
ne mentionnent pas que le pays n'a pas toujours été
si miséreux
Au 18e siècle, Haïti, l'une des colonies les plus
riches en production de canne à sucre fournissait à
la France un quart de ses richesses. Cette richesse était
le fruit du travail de plus de 700 000 esclaves d'origine africaine.
Ces esclaves constituaient 85% de la population de l'île.
Leur combat pour la liberté leur apporta l'indépendance
en 1804. Puis, les grandes puissances occidentales; la France,
la Grande Bretagne, l'Espagne, les Etats-Unis, etc. qui n'ont
jamais pardonné à des esclaves de s'être
révoltés et d'avoir obtenu l'indépendance,
leur imposèrent de dures conditions de vie à travers
guerres de conquêtes et de reconquêtes, ré-esclavages,
dédommagements financiers, et surtout dirigeants pantins
agissant pour leurs comptes. Tout cet ensemble a fini par produire
l'Haïti d'aujourd'hui, attirant la pitié du monde
sur lui. L'Haïti au chevet duquel sont accourus, en premier,
les Etats-Unis, la plus grande puissance du monde.
Un sapeur-pompier pyromane. Les Etats-Unis, ce sapeur pompier
d'aujourd'hui, a été longtemps l'un des pyromanes
qui ont mis sens dessous dessus Haïti. Occupant le pays
de 1915 à 1934, l'administrateur américain avait
le pouvoir de veto sur toutes les décisions gouvernementales
haïtiennes. L'économie était dans ses mains.
40% des recettes de l'Etat haïtien étaient sous
son contrôle. La violence américaine à travers
les corvées concernant la construction des routes, les
traitements inégaux entre Noirs, Mulâtres et Blancs,
la confiscation des ressources du pays, etc. poussèrent
les Haïtiens à la révolte et l'occupant américain
n'hésita pas à faire usage des armes.
Cette situation n'anéantit en rien, le courage des Haïtiens.
Finalement, les troupes américaines quittèrent
l'île en 1934, mais ont maintenu leur contrôle sur
les sources d'entrées de devises notamment les douanes
jusqu'en 1946.
De cette date à 1956, les militaires haïtiens essayèrent
d'assurer tant bien que mal la transition. De 1957 à
1986, avec la bénédiction et l'aide des Etats-Unis
vinrent François Duvalier dit "Papa Doc" et
son fils, Jean-Claude dit "Baby Doc" parce qu'il a
accédé au pouvoir à l'âge de 19 ans,
au décès de son père. Les Duvalier semèrent
la terreur en réprimant toute opposition. En 1967 par
exemple, plus de 2000 opposants subirent la colère meurtrière
de Duvalier père. En 1990, Baby Doc forcé de quitter
le pouvoir s'exila en France. La situation des Haïtiens
n'émeut en rien les Américains. Ceux fuyant et
la misère et la dictature, si capturés dans les
eaux internationales parce que voulant se rendre aux Etats-Unis,
sont immédiatement rapatriés en Haïti. Or
les Cubains, eux, sont escortés et ramenés sur
le sol américain. Mieux, ils bénéficient
du "political asylum".
L'espoir a semblé naître pour les Haïtiens
avec, en 1990, l'élection du charismatique prête
et avocat des pauvres, Jean-Bertrand Aristide. Mais, il est
renversé par le général Raoul Cédras,
soutenu par les Etats-Unis. Rétabli de force dans ses
fonctions par le gouvernement de Bill Clinton en 1995, Jean-Bertrand
Aristide finit par démissionner en 2004. En 2006, de
nouvelles élections permettent d'élire René
Préval qui depuis lors dirige le pays. Mais avec le tremblement
de terre, il affirme ne pas savoir où dormir : son palais
a été détruit. Chose inimaginable dans
un pays développé.
Pire encore, le pays n'a plus de gouvernement. Et même
s'il en avait un, qu'aurait t-il pu faire pour sa population?
Pas grand-chose. Les pistes, que l'on prend pour des routes,
sont bloquées par les décombres et empêchent
de dispatcher l'aide internationale.
Un tsunami de révolte
Hormis les situations de catastrophe, la compassion humaine
devrait s'exprimer en tout temps. Surtout être le leitmotiv
de nos dirigeants, comme au moment de la seconde guerre mondiale
qui a ravagé l'Asie et l'Occident. Le Japon, l'Allemagne
ont pu se reconstruire grâce à cette solidarité
internationale. D'autres Etats ont bénéficié
du Plan Marshal. Mais cela n'a pas suffit. L'élite responsable
était consciente et uvrait pour le bonheur de son
peuple.
Ce remède, évidemment à la portée
de toute élite, exige une dose de volonté, d'engagement.
Et Thomas Sankara s'en est procuré et en a usé.
D'ailleurs, il disait et ce évidemment en faisant référence
aux dirigeants africains : "On ne décide pas de
devenir chef de l'Etat ; on décide d'en finir avec telle
ou telle forme de brimade, d'exploitation, de domination. C'est
tout
Vivre africains, c'est la seule façon de vivre
libres et dignes". Puis, de renchérir en direction
des Africains que nous sommes : "On ne peut rien faire
tant qu'on n'impose pas aux mentalités des schémas
de rigueur
Il nous faut travailler à décoloniser
les mentalités, et réaliser le bonheur à
la limite des sacrifices auxquels nous devons consentir... Je
souhaite que la conviction gagne tous les autres pour que ce
qui semble être aujourd'hui des sacrifices devienne pour
eux des actes normaux. " Joignant l'acte à la parole,
de 1983 à 1987 parti de zéro, Sankara devient
un héros et le Burkina moralement intègre, alimentairement
indépendant, économique autonome et productive,
la population beaucoup plus instruite et en meilleure santé,
les dépenses budgétivores de l'Etat bannies, les
corrompus et corrupteurs sommés de rendre compte, les
infrastructures plus modernes. Et bien sûr, les relations
avec l'Occident n'étaient plus au beau fixe car le cordon
de la dépendance avait été coupé
par Sankara. Selon ce dernier, la main tendue crée une
culture de la dette et de la dépendance.
Certes, toutes les reformes sankaristes n'ont pas réussi,
mais les avancées ont été sans pareil dans
l'histoire du Burkina et même de l'Afrique. Malheureusement,
cet homme qui a donné de l'espoir à de nombreux
Africains et qui continue de faire leur fierté a été
assassiné parce qu'il a osé déroger à
la règle qui veut qu'une ex-colonie soit toujours dépendante,
qu'un pays pauvre ne s'épanouisse pas par la force et
l'intelligence de ses enfants. Le pire, c'est que ce digne fils
a été assassiné par ses frères.
Et il n'est nullement étonnant de voir une pluie noyer
Ouagadougou et les autorités politiques supplier la communauté
internationale de leur venir en aide. Si certains fils uvrent
pour le malheur de leur population, mettant en premier plan
la satisfaction de leurs intérêts personnels pourquoi
donc nos malheurs doivent ils être le souci de l'Occident
? Belle opportunité pour eux de crier que sans eux, nous
ne pouvons pas exister, nous ne pouvons pas panser nos plaies.
Comme le dit l'adage, un peuple a les dirigeants qu'il mérite.
Et je dirai qu'une population, de par ses actes, vit la situation
qu'elle mérite si toute volonté de rechercher
le meilleur, de combattre et de vaincre l'adversité qu'elle
soit humaine et ou naturelle fait défaut. Bien que la
situation soit chaotique en Haïti, tout comme dans de nombreux
pays africains, je crois fermement que demain sera meilleur
pour nous si Dieu bénit nos dirigeants afin qu'ils prennent
conscience de leur responsabilité envers leurs peuples.
Mais plus encore, que cette tragédie qui vient d'anéantir
Port-au-Prince et celle qui a eu lieu au Burkina Faso en septembre
dernier nous donnent la force, en tant que individu et peuple
aspirant au bonheur de construire notre paradis sur terre. Et
cela a un prix : imposer notre volonté à des dirigeants
inconséquents ou parfois inconscients.